Relations mai-juin 2020

L’intelligence artificielle : au service de l'humain ?

Marie-Célie Agnant

Infiniment nomade

L’auteure est écrivaine

Comment répondre au désir de mon ami C.[1] : « Parle-moi enfin de toi, assez de politique, dis-moi d’où tu viens, où tu vas et ce qui se cache sous ta peau », m’écrivait-il. J’avais promis. Une promesse est une dette.

Nomade, j’ai fui une terre aux racines éparpillées, là où mes yeux se sont ouverts sur le monde. Mémoire blessée, elle a consumé une grande part de mon être. Dépositaire des éclats du premier rêve de liberté porté par des femmes et des hommes dont l’existence a été confisquée puis noyée dans le chaos, ma mémoire a égaré sa tendresse première.    

En quête d’un monde nouveau, comme tant d’autres venus des quatre coins de la planète, un vaste territoire m’a fait signe. J’y ai dressé ma tente puis… j’ai appris à parler. Si je prétends vivre à pleins poumons cet espace qui, dit-on, rend possible toutes les perspectives, l’ancrage n’est hélas jamais loin du tangage.

Ce monde nouveau, grand comme un ciel, on le croirait sans fin. J’écris donc d’un territoire à chair immense. Et je veux ma page à son image. J’ai choisi d’écrire pour dire la vie, même sans illusions. Il me faut alors écrire à partir du vivant et les yeux ouverts, creuser les mots pour aboutir aux paroles où se reflètent la lumière. Il me faut ancrer l’écriture au réel, explorer ici, ailleurs, les détours innommables de ce réel ; interroger les cicatrices, les fables tristes qui font les triomphes des puissants et nommer sans hésiter les chemins pavés d’ignobles mensonges, ces socles qui soutiennent nos sociétés.

Ce territoire, où ma parole se déploie, ne semble point hostile à première vue. Entre les neiges et les pins, les aurores ont souvent l’air d’une célébration à la vie ; et l’émerveillement, ici, a quelque chose du silence, il est puissant. Partout présent, il ne peut se refuser : montagnes, vallées, plaines à perte de vue. Abondance de la nature, générosité sans bornes, forêts, vertiges… une certaine idée de liberté.

Puis il y a l’eau… Un territoire fait de lacs et de rivières.  L’eau sans commencement ni fin. L’eau et son chant obstiné qui rappelle l’espérance. L’eau pérenne…  Mais l’eau, mémoire fidèle, garde aussi dans ses plis, ces voix que l’on n’entend plus, voix des premiers visages affaiblis par une politique immuable : « assimilation » ou même « génocide » ! Voix d’avant l’insupportable silence et l’indifférence, d’avant la gloire des vainqueurs, voix réduites au silence. Malgré tout, malgré la honte bue, et ce sens non achevé d’humanité, chaque nouveau jour depuis le premier, comme un lever de soleil, l’émerveillement que suscite ce territoire reste le même. Mystère insondable de la sérénité offerte sans rien en retour, il me transporte, alors que je pense tristement à ce temps qui passe, mais qui paraît s’être arrêté puisqu’il n’a pas le courage d’emporter avec lui ces débris de la conquête qui lui encombrent obstinément l’âme. Demeure brutalement incrusté dans les sillons de cette immense chair d’abondance, ce temps de l’opprobre, temps scellé dans le refus de reconnaître la douleur de l’Autre, temps où sous les bottes des conquérants, les paysages s’ouvraient comme des livres d’images pour nourrir leurs songes de gloire. Mais ils n’ont su que piller, arracher, gober, déposséder… La blessure saigne et bouillonne encore dans le dédale des humiliations infligées.

Le temps a passé, il passe, il demeure. Les matrices de ces paysages grandioses continuent à être remuées, labourées, écorchées dans la plus grande fureur. On arrache à cette terre de promesses ses derniers lambeaux d’entrailles : mégaprojets de sables bitumineux, barrages mis au profit de compagnies pétrolières, minières et forestières. Grassement récompensées pour leur entreprise de dilapidation, elles s’en donnent à cœur joie. Comme à l’ordinaire, d’un régime à l’autre, les politiciens renient allègrement leurs promesses : mensonges, traités non respectés. Et encore le silence et toujours l’indifférence.

Ici, le temps ne connaît plus le langage des tambours de ces premiers peuples devenus les derniers. Il a fini par se perdre, égaré, dissout dans un labyrinthe de tourments : spoliation, enfants déportés de maisons d’accueil en foyers d’urgence, éparpillés ici et là, abusés, détournés…  Puis les ravages indicibles de la drogue… Et dans ce tumulte, ceux qui avaient appris de ceux qui les avaient précédés perdent le sens des gestes qui donnent naissance à la magie des transmissions. Une culture saccagée dans les rets d’un système destructeur et inhumain ! 

J’ai quitté une terre épuisée d’espérance inutile. Cinquante années plus tard, elle déchire encore mes nuits. J’ai gardé, tenace sur la langue, un goût vif de liberté. Mes pas ont ainsi appris à débusquer les secrets des rivières et leurs tourbillons de colères, les détours des lacs, des plaines et des vallées, sans oublier les balafres. Négresse « maronne » depuis l’aube des temps, mes semelles ont épousé les contours sinueux d’un chemin pavé de rapts, de soifs, d’humiliations et de larmes. Et de sang versé ! Infiniment nomade, je reconnais aussi le regard de l’animal traqué, celui que la tourmente a épuisé et qui, acculé au fond du précipice, espère encore. Du fond de mon sang rebelle, je ressens l’amertume et la souffrance de cet homme qui, plongé dans l’alcool, n’a de dialogue qu’avec l’oubli, et celle de cette femme qui porte dans son corps démembré tant de voix tues : leurs voix, plus qu’une rumeur, en moi, comme un cri ! 

Nomade, depuis ce sang détourné des côtes de Guinée aux cales des négriers, mon cœur, mon âme, ma vie en écharpe, mon héritage de « maronne » pour pleurer les dernières étincelles de toutes les flammes. Nomade je mourrai, puisque je pressens l’odeur de la mort même programmée dans la pénombre.

[1] Voir mes précédents Carnets.

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