Relations janvier-février 2017

Incursion dans l'athéisme

Jean-Claude Ravet

Incursion dans l'athéisme

« Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l’absence. »
Simone Weil, La pesanteur et la grâce

Il fut un temps, dans les sociétés occidentales, où l’athéisme devait se taire et ne pouvait s’afficher publiquement, étant couvert d’un opprobre social, politique et religieux. C’est toujours le cas aux États-Unis, où les dirigeants politiques sont jugés sur leurs convictions religieuses, mais cela est surtout vrai dans d’autres régions du monde où la religion – souvent une religion d’État – gère les comportements de manière stricte, et ce, même si, dans la plupart des cas, une constitution protège la liberté de conscience et donc la possibilité de ne pas croire en Dieu. Ces menaces sont scandaleuses : pensons au cas de Raïf Badawi, en Arabie saoudite, emprisonné et torturé pour « insulte à l’islam », mais aussi à d’autres personnes, carrément condamnées à mort.
 
Plusieurs motifs nous ont incités à faire cette incursion dans l’athéisme. Au premier chef, l’ouverture progressive aux non-croyants, athées et agnostiques, qui éclaire le parcours de la revue Relations à partir des années 1980, elle qui s’adressait à un lectorat presque exclusivement catholique depuis sa fondation. Relations s’est ainsi développée au fil du temps grâce à cette profonde solidarité ancrée dans le désir partagé de construire une société fondée sur la justice et la beauté. Le problème ne résidera jamais, quant à nous, dans le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu, comme nous le rappelle la parabole du Jugement dernier dans l’évangile de Mathieu (chapitre 25) : on trouvera toujours des croyants et des non-croyants autant du côté de la justice, de la bonté et de la beauté que du côté du mal, de la haine, de l’oppression. Conscients de la pleine légitimité de l’athéisme – cette posture d’une existence qui choisit de vivre sans Dieu –, nous réfutons l’opposition inconciliable dans laquelle certains voudraient nous enfermer, comme si athées et croyants étaient condamnés à s’affronter comme des ennemis irréductibles. D’où notre besoin d’explorer la porosité entre ces positions en apparence divergentes – en insistant, dans ce dossier, sur le point de vue de l’athéisme. Il s’agit d’ouvrir des espaces de complicité et de solidarité, sans pour autant masquer la différence.
 
Une autre raison qui nous incite à réfléchir sur l’athéisme est la situation particulière vécue au Québec. Sans doute davantage que partout ailleurs en Occident, il existe ici, à l’égard de la foi en Dieu et de la religion, une attitude similaire à celle qui prévalait à l’égard de l’athéisme avant les années 1960 au Québec. Silence total et malaise. Comme s’il était honteux de croire. Comme si c’était faire preuve d’archaïsme, de conservatisme réactionnaire. Rares sont les personnalités publiques qui en parlent. Quand les médias s’intéressent au phénomène religieux, c’est la plupart du temps pour en relever le côté sombre. Cela donne prise à un genre d’athéisme diffus et à l’impression qu’une société sécularisée équivaudrait à l’exclusion de la foi et de la religion de l’espace public, à son refoulement dans l’intime – comme une pratique inavouable. Et ce, paradoxalement, en dépit du fait que bien peu de gens au Québec s’affichent ouvertement athées : 9 % contre une moyenne de 22 % au Canada anglais, selon les chiffres de 2006 de Statistique Canada. Étrange situation qui invite à fouiller notre mémoire trouble à l’égard du catholicisme de la période d’avant la Révolution tranquille.
 
Nous ne pouvions pas, non plus, passer à côté du nihilisme tout-puissant qui envahit notre époque. Le désert croît, disait Nietzsche, avec ses tempêtes de sable, asséchant la vie, les émotions, les sentiments, rognant les liens vitaux, recouvrant la vie de béton, de plastique, de pixels, déracinant, aveuglant, asphyxiant les cultures. Toute question de sens est évacuée comme impertinente et désormais caduque, faisant peser sur notre société une fatalité paralysante et étouffante, à l’image d’un culte à un dieu implacable, sans espérance, qui siphonne les désirs sous la forme de consommations débridées, de divertissements compulsifs, de violences autodestructrices, ou encore d’une inhumanité assumée, comme celle vantée par le post-humanisme.
 
C’est pour faire échec à ce nihilisme structurel qu’est si urgente la solidarité entre ceux et celles, athées, agnostiques et croyants, qui maintiennent vivantes les quêtes de sens, d’infini et de mystère, à travers leurs pensées, leurs paroles, leur agir et leurs manières de vivre. L’essentiel de l’existence ne réside pas dans la fantasmagorie de la puissance technique et financière qui nous frappe de stupeur et nous tétanise, mais dans ce quelque chose – que certains nomment « Dieu » – d’inutile et de primordial, toujours en retrait mais garant de la beauté et de la bonté dans le monde, qui fait « de la réalité un monde où les êtres humains puissent séjourner librement et dans la joie » (Karel Kosik).
 
La question centrale ne sera jamais de savoir si l’on croit en Dieu ou pas, mais plutôt si notre vie et nos actes traduisent une foi en l’humanité qui laisse ouverte et irrésolue la question du sens de l’existence, de la vie, du monde, toujours en suspens, en quête, en balbutiement, sauf à vouloir verser dans la démesure et déshumanisante actuelle ou dans le fondamentalisme, qui enferment et figent la question du sens.
 
C’est pourquoi la reconnaissance d’une transcendance, immanente au monde, au cœur de la vie et de l’existence humaines, qui peut être partagée autant par des croyants que des non-croyants (athées ou agnostiques), est fondamentale. Car elle préserve la dignité humaine et la beauté du monde comme horizons de vie. L’art comme la littérature et la poésie ne cessent de l’évoquer, comme la prière, le don de soi, l’amitié.
 
L’athéisme à cet égard peut être vu comme une grâce pour les croyants. Il est purificateur, comme l’affirmait Simone Weil. Il contribue à arracher les masques de Dieu qui le défigurent – qui nous défigurent –, purifiant toute croyance des idoles qui s’y glissent : « Prions Dieu de nous dépouiller de Dieu », clamait dans une de ses homélies le mystique allemand du XIVe siècle, Maître Eckhart. De même l’athée, qui porte Dieu (« theos ») dans son nom même et a, de ce fait, un lien intime avec lui sur le mode de la négation, fait face à l’exigence d’une vie intérieure, quoi qu’il arrive, ouverte au sens, ébranlée par l’infini. N’a-t-il pas aussi à apprendre à prier, si « Prier, c’est penser au sens de la vie » (Carnets 1914-1916), comme l’écrivait dans un poème le philosophe autrichien agnostique et mystique Ludwig Wittgenstein ? L’enjeu vital, dans ce dialogue continu entre croyance et athéisme, est précisément de ne pas faire taire en nous, entre nous, la parole et le sens, que nous habitons et qui nous débordent. Ce faisant, ne faisons-nous pas reculer le désert de l’insignifiance et n’apprenons-nous pas à habiter humainement le monde ? Ainsi, il nous faut retourner la proposition de Wittgenstein, qui concluait son Tractatus logico-philosophicus (1927) en disant « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », et ce, pour lui redonner sa vérité, à la manière d’un Samuel Beckett dans L’Innommable : « Je vais avoir à parler de choses dont je ne peux parler […]. Cependant je suis obligé de parler. » Parce que, comme Wittgenstein lui-même le disait, il y a plus que la raison, la logique, l’intelligence spéculative, il y a l’« âme avec ses passions, en quelque sorte avec sa chair et son sang, qui doit être sauvée » (Journal, 12 décembre 1937). Avec ou sans Dieu, devant l’ineffable, l’indicible, monte la voix du silence, de l’obscur, à laquelle il faut prêter la nôtre ; il ne faut pas interrompre l’échange avec l’absence, mais maintenir ouvert le sens qui fait vivre : « Dieu qui n’est pas, mais qui sauve le don » (Yves Bonnefoy).
 
 Un dialogue fécond entre les athées et les croyants trouvera ainsi un lieu de rencontre privilégié dans la voie de la théologie apophatique ou négative – qu’on retrouve dans toutes les grandes traditions religieuses. Celle-ci cherche Dieu, au risque et dans l’épreuve de l’athéisme, dans la voie de la négation : celle qui va de l’Indicible et de l’Inconnaissable à l’au-delà de l’être.

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