Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Immigrant, déplacé ou réfugié

Par : Naïm Kattan

Cela fait soixante ans que je suis arrivé comme immigrant à Montréal. C’était en plein hiver, au mois de février. D’une fenêtre de la Gare centrale, je regardais la couche de neige. Quelle appréhension! Je ne connaissais personne dans cette ville. Les premiers mois furent bien difficiles. Solitude et chômage. Mais, j’étais là pour rester et devais apprivoiser la ville. J’ai cessé d’envoyer des articles en arabe au journal de Bagdad dont j’étais le correspondant à Paris. Désormais, le français serait ma langue. Mon apprentissage d’immigrant a commencé : je m’appliquais à connaître mon nouveau pays, son histoire, ses traditions, sa diversité. Ni exil, ni nostalgie, mais une nouvelle naissance : le choix auquel tout immigrant doit faire face dans la dure épreuve de la recherche d’un emploi. Ne connaissant pas le nouveau pays, son patrimoine, ses mœurs sociales, l’immigrant n’est pas conscient de ce qu’exige l’adaptation à son nouvel environnement. Ses nouveaux concitoyens s’attendent à ce qu’il soit disposé à s’ouvrir et, plus tard, apte à donner et non seulement à recevoir. Autrement dit, qu’il se comporte comme un membre d’une société et non seulement d’une communauté, la sienne.
 
En ce dernier demi-siècle, la mondialisation a virtuellement éliminé les frontières. Je dis bien virtuellement, car les règles et les lois non seulement continuent d’exister, mais sont souvent devenues plus strictes. Cependant, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants franchissent les frontières illégalement et au péril de leur vie. Des milliers parmi eux meurent noyés en tentant de traverser des eaux houleuses dans des embarcations précaires. Ils cherchent à échapper à la famine et à la mort dans des territoires en conflit et en guerre. Cela a transformé le sens de l’immigration. Les cas de réfugiés se sont multipliés ainsi que les besoins des populations forcées de se déplacer par millions, chassées en raison de radicalismes politiques, de fanatismes ethniques et d’intégrismes religieux, sans parler des bouleversements environnementaux causés par les changements climatiques. Il s’agit d’un phénomène de masse. Toutefois, pour chaque immigrant, l’épreuve est individuelle et l’intégration, un effort personnel. Le déplacement forcé, par contre, submerge les individus, leur rend pénibles, complexes et quasi impossibles les options personnelles. Ils doivent se concentrer d’abord sur leur subsistance, puis sur la nécessité d’apprendre une langue nouvelle avant de pouvoir s’initier à des traditions et à une histoire inconnues. La liberté demeure alors comme une aspiration, un rêve, une ambition, voire un combat.
 
Dès qu’il parvient à assurer sa survie, l’immigrant, le déplacé, le réfugié, affronte un nouvel environnement. Ceux qui arrivent en masse peuvent difficilement ne pas s’identifier d’abord à leur groupe d’origine, même si, parmi eux, certains désirent se libérer des contraintes de la collectivité. S’agglomérant dans des quartiers, ils se servent leurs plats nationaux et parlent leur propre langue à la maison. Aux yeux des autres, ils demeurent perpétuellement des immigrants, des étrangers. Deux tentations risquent alors de les emprisonner. La nostalgie et le sentiment d’exil, l’une suscitant l’autre. La nostalgie embellit leur ancienne demeure, la dotant de toutes les vertus. Ils rêvent de sa restitution. L’« exilé », lui, choisit de se tenir à l’extérieur, en marge de la nouvelle société. Il se considère de passage.
 
Certes, pour nombre de personnes déplacées et de réfugiés, le changement d’espace est temporaire et certains retournent dans leur pays d’origine quand les conditions politiques le leur permettent. Souvent, ils n’y retrouvent plus le lieu rêvé, car il s’est modifié au fil des années. Inconsciemment et par la force des choses, ils ont acquis d’autres habitudes dans leur nouveau pays. Quand ils reviennent dans leur pays d’origine, et qu’ils retrouvent enfin l’ancien environnement tant espéré qu’ils avaient enjolivé et magnifié dans leurs souvenirs, celui-ci leur paraît dépassé, obsolète. Ils se découvrent entre deux rives, sans ponts de rencontre. Ils rêvent d’un pays qui n’existe plus et en habitent un autre qu’ils ne voient pas.
 
L’immigrant qui réussit son intégration se libère de sa condition d’exilé involontaire, tel qu’il est souvent faussement perçu, et, tout en reconnaissant fidèlement son passé, se laisse pénétrer par une nouvelle humanité dont il tente d’assumer le présent et d’accepter le passé en proclamant sa nouvelle naissance. Son avenir s’allie à celui de son peuple d’adoption, contribuant à le construire au sein d’une nouvelle collectivité, à condition bien sûr qu’elle l’accepte, l’ayant lui-même acceptée et ayant pris les moyens de s’y faire accepter.
 
En célébrant le 60e anniversaire de mon arrivée au Québec, je garde mon nom, dis mon origine, fais état de ma culture, de ma langue de naissance, de ma religion et, sans rien renier, j’assume les composantes et les dimensions de mon état dans mon nouveau pays. Comme les amours, les cultures ne se nient pas. Elles s’ajoutent l’une à l’autre.