Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Jérôme Cotte

Humour et émancipation

L’auteur, doctorant en philosophie, est membre de l’Observatoire de l’humour

Le rire conserve un rôle émancipateur malgré l’omniprésence dans nos sociétés d’un humour souvent insignifiant et complaisant.
 

 
Il est difficile de nier la présence massive de l’humour dans le paysage social contemporain. Les humoristes investissent de plus en plus d’espaces auparavant occupés par des artistes ou des professionnels. Ils sont à la barre d’émissions radiophoniques, jouent au cinéma et dans des publicités, créent ou représentent des organismes caritatifs, écrivent des chroniques dans les journaux, etc. Selon certains auteurs, ce processus d’ « humorisation » de la sphère publique s’étend à toutes les relations sociales quotidiennes. Notre mode de vie serait dès lors surinvesti par une attitude humoristique désengagée.
 
À force de se généraliser comme principal mode d’être et de communication, l’humour en viendrait à perdre son potentiel subversif. Même les humoristes dits politisés (Guillaume Wagner, Guy Nantel ou Daniel Lemire) n’arriveraient plus à déranger l’ordre établi. Nous serions ainsi enlisés dans « la société humoristique », où l’humour aurait perdu toute sa substance. L’étudier reviendrait à se pencher sur le lit d’un mourant. Toutefois, ce constat pessimiste, fruit d’une critique nécessaire du déploiement croissant d’un humour de plus en plus fade, ne saurait refléter la réalité dans toute sa complexité. L’humour, compris comme une pratique émancipatrice, est toujours bien vivant malgré les nuages de simulacres qui le dissimulent.
 
L’ère du vide : l’humour agonique?
Dans un essai qui a fait grand bruit, L’ère du vide (Gallimard, 1983), le philosophe français Gilles Lipovetsky a avancé l’idée que nous vivons dans une société humoristique. Selon lui, notre époque dite postmoderne est avant tout marquée par le déploiement tous azimuts du narcissisme hédoniste. Paradoxalement, ce qui compte de plus en plus est l’expression originale de notre subjectivité par la consommation et l’utilisation de produits génériques (Facebook, iPhone, etc.) qui nous donnent l’impression de faire des choix axés sur notre plaisir personnel. Dans ce contexte où chacun essaie tant bien que mal de se gonfler une bulle de complaisance individuelle, plus personne n’adhèrerait vraiment à un certain nombre de valeurs sociales qui pourraient potentiellement faire sens. Toujours selon Gilles Lipovetsky, même la critique de l’opulence propre au capitalisme serait désuète. Nos manières de rire n’y échappent pas. L’humour ne serait plus une interruption du quotidien permettant une prise de distance, mais plutôt une manière désengagée de créer une ambiance conviviale, décontractée et inoffensive. Toutes nos significations et valeurs s’embourbent ainsi dans l’exigence d’être fun et décontracté.
 
Deux des éléments fondamentaux de l’humour disparaissent dans la société humoristique, selon plusieurs philosophes et historiens (notamment Georges Minois) : son ancrage affectif et sa portée sociale ou politique. D’une part, l’individu d’aujourd’hui, en même temps qu’il entretient une relation très intense avec son corps (thérapies en tout genre, course à pied, crossfit, obsession du ventre plat, etc.), n’arrive plus à éprouver des sentiments profonds et durables à l’égard des autres. Lové sur lui-même et nourrissant une agitation narcissique incessante et insatiable, ses émotions sont neutralisées. Coupés d’ancrage affectif avec autrui, l’humour, de même que l’amour, la haine, la colère et l’amitié, seraient dans cette perspective voués à l’éphémère, à la culture du jetable et du recyclage. D’autre part, le fait de vivre dans la société humoristique annihilerait le potentiel politique émancipateur du rire. Tout au long de l’histoire, les groupes dominants ont essayé sans grand succès de contrôler et de réprimer la subversion propre à l’humour, que l’on pense à la diabolisation du rire par les autorités religieuses et civiles au Moyen Âge jusqu’à l’interdiction du port du masque et de la tenue de carnaval sous les régimes de Napoléon et de Franco. Notre époque serait la première capable de la neutraliser définitivement.
 
Tout récemment, le philosophe François L’Yvonnet faisait d’ailleurs remarquer, près de trente ans après L’ère du vide, que les praticiens de la politique et de l’humour sont de plus en plus indiscernables les uns des autres. Selon lui, ils participent tous deux activement au maintien de l’ordre social hiérarchique et économique actuel. Même chez la majorité des humoristes tenant des propos de gauche, le système en tant que tel est toujours épargné. Bien qu’ils semblent parfois le dénoncer, leur discours est tellement encadré et intégré que toute critique est immédiatement neutralisée et même incorporée par le système en question. Plus encore, François L’Yvonnet soutient que nos « néo-humoristes » et les représentants politiques vivent en symbiose : « C’est d’un même rythme, dit-il, qu’ils s’enlacent, d’une même voix qu’ils s’expriment. […] Dès lors, il ne reste que le spectacle obscène du pouvoir et de l’argent célébrant leurs noces juteuses » (Homo Comicus ou l’intégrisme de la rigolade, Paris, Mille et une nuits, 2012).
 
Outre l’apparition de Pauline Marois et de Denis Coderre sur les scènes de Juste pour rire ou encore la complicité qu’Infoman entretient avec certaines personnalités politiques, l’illustration la plus récente et la plus criante de cette tendance est sans doute la valse quasi nuptiale de Léo Bureau-Blouin et de Gilbert Rozon lors du gala de clôture des trente ans du Festival Juste pour rire. Le grand patron des humoristes et partisan libéral assumé, mélangeant l’esthétique des Black Blocs et d’Anonymous (deux expressions critiques qui s’en prennent toutes deux directement aux symboles du capitalisme et du pouvoir étatique),s’est déguisé en manifestant pour échanger quelques pas de danse lascive avec l’ex-leader étudiant et désormais député du Parti québécois. Celui-ci était pour sa part déguisé en policier antiémeute (corps policier directement impliqué dans la répression physique des manifestants). Bien entendu, aucun des deux protagonistes n’a assisté à ces oppositions dans la rue. L’intensité politique du conflit est ainsi récupérée et annihilée par un grand rire réconciliateur. Cette valse au sommet remet tout dans l’ordre : l’élite de la consommation humoristique et la relève politique dite pragmatique et responsable – aussi critiques puissent-elles paraître par moments – travaillent bien main dans la main, sur une même scène.
 
Bref, l’humoriste contemporain ne prendrait plus le risque de s’opposer intégralement au pouvoir, choisissant plutôt la critique encadrée qui, en bout de ligne, profite à ce qu’il semble dénoncer. Son engagement n’est ni marqué par une intensité affective, ni par une critique vive des pouvoirs en place. Ce que les humoristes désirent avant de déranger, c’est, selon François L’Yvonnet, une place au soleil à côté des grands de ce monde. Dans cette optique, si leurs propos ont une portée politique, c’est par leur affinité avec la domination. Ce qui laisserait croire que les humoristes d’aujourd’hui n’ont plus d’humour.
 
Humour et émancipation
À en rester là, l’humour serait une pratique moribonde. Il ne participerait plus à la formation de savoirs politiques neufs et ne serait – en aucun cas – une pratique d’émancipation, ce qui occulte une large part de la réalité et de sa complexité. D’abord, il convient de proposer une courte définition de l’émancipation. L’étymologie du mot vient des termes latins ex (privatif) et mancipia, c’est-à-dire « prendre avec la main », geste par lequel on prenait possession d’un esclave. L’émancipation est donc simplement le mouvement conscient que l’on fait pour se déprendre des griffes de la domination, qu’elle soit culturelle, physique ou psychologique. Contrairement à la naturalisation de l’ordre social promulgué par les puissants, l’émancipation cherche à secouer le caractère oppressant du statu quo. Or, quoi de plus accessible et pertinent que l’humour et les convulsions du rire pour surprendre nos conventions les plus figées? La liberté d’esprit propre à un humour de l’émancipation permet d’entrevoir une infinité de possibles et d’expériences politiques ou sociales. Les splendeurs de cet humour nous font ainsi pressentir, deviner confusément, que nous n’avons ni essence stricte, ni destin biologique ou spirituel à accomplir. Cela n’empêche d’aucune manière de faire résonner, dans le rire, nos désirs de justice.
 
S’il est admis que l’humour encadré par les grands festivals s’inscrit rarement – bien que cela arrive, pensons notamment à Nabila Ben Youssef – dans une logique d’émancipation, il est très difficile de croire qu’aucune communauté alternative ou dissidente n’arrive à le faire. Il suffit de porter le regard ailleurs que dans les grands médias pour le reconnaître. Par exemple, qui n’a jamais pouffé de rire ou eu un sourire à la vue d’un graffiti, d’un slogan ou d’un déguisement pendant la grève étudiante de 2012? De la Banane rebelle jetant des pelures de bananes dans la rue pour éviter de se faire arrêter par la police à la parodie de La liberté guidant le peuple par le groupe de musique humoristique Mise en demeure, la brèche sociale de la grève étudiante aura permis à tout un humour voulant rompre avec l’ambiance « Juste pour rire » de prendre enfin un peu d’espace sur la place publique. (voir encadré, p. 17). Un autre exemple d’humour contemporain socialement corrosif se trouve sur un autocollant populaire aux États-Unis. En opposition au fameux Support Our Troops (« Soutenons nos troupes »), on peut y lire : Be nice to America. Or we’ll bring democracy to your country (« Soyez gentil envers l’Amérique. Sinon nous apporterons la démocratie à votre pays »). Un humour émancipateur devrait potentiellement, sans que ce soit une nécessité absolue, froisser les forces politiques de la domination (État moderne, capitalisme, patriarcat, etc.) plutôt que de s’y intégrer passivement.
 
Cela dit, l’humour de l’émancipation ne s’accorde pas avec un sentiment de puissance ou avec un désir de pouvoir. La perte de contrôle provoquée par le rire émancipateur est plutôt l’expression de notre fragilité commune, de notre égalité dans la matérialité et la finitude du corps. La rigidité de nos croyances, de nos opinions, de nos identités et des classifications sociales se laisse ainsi transformer par le rire. Tout cela « éclate »… de rire ! C’est pour cette raison que prendre le parti du rire est un appel à une utopie toujours nébuleuse. Une utopie qui ne se figera jamais dans un seul sens dominant et encore moins dans le sens commun actuel. Autrement dit, l’humour n’est pas l’apanage d’une seule idéologie ou d’un programme politique précis que l’on cherche à instaurer. Il est plutôt une manière originale de révéler ce que nous partageons (personnellement et collectivement) en marquant une distance critique ou, plutôt, en laissant présager que les choses pourraient être autrement.
 
Nul besoin d’illustrer ces propos avec un autre exemple d’humour explicitement politique. Adopter la posture intellectuelle de l’« idiotie » peut très bien générer des rires propres à l’émancipation dans la mesure où l’idiot permet une circulation du sens en rendant insignifiantes toute une série de représentations communes. La figure du clown, qu’il soit à l’hôpital, dans les manifestations politiques ou que l’on improvise ses mouvements directement dans notre quotidien, est souvent une expression brillante de l’idiotie. Les impératifs du jeu social s’estompent momentanément avec lui. L’idiot et le clown bousculent ce qui semble aller de soi au lieu de clôturer le monde dans un mode d’être strict. Ils révèlent et refusent ce que nous sommes, faisant pressentir du même coup la contingence du monde.
 
En somme, le rire peut être un rempart contre les utopies autoritaires des plus puissants et contre celles qui ne cesseront de nous hanter à la suite des nombreuses expériences révolutionnaires ayant remplacé un despotisme par un autre. Pourtant, le « non-lieu » qu’est l’utopie (lieu idéal qui n’existe pas dans la réalité) est nécessaire pour penser l’émancipation. Pour évoquer l’utopie, l’écrivain satirique anglais Samuel Butler (1835-1902) emploie avec une intuition remarquable l’expression Erewhon, une anagramme de no where (« nulle part ») et de here and now (« ici et maintenant »). C’est peut-être l’incongruité sentie entre ce nulle part et les difficultés de la réalité partagée, ici et maintenant, qui est l’inspiration première de l’humour ! Ainsi peut-on dire que l’humour de l’émancipation fait appel à un désir de justice et d’inconnu. Le rire qui en découle est un enfant de bohème, un Gavroche, un gamin.

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