Relations juin 2011

Les racines d'un Québec vert

2 juin 2011 François L'Italien

Habiter le pays

L’auteur est doctorant en sociologie à l’Université Laval et membre du CAFCA (Collectif d’analyse de la financiarisation du capitalisme avancé)

Deux visions des milieux de vie et de l’économie s’affrontent : l’« amélioration » et l’« habitation ». La première vise une exploitation illimitée de nos ressources naturelles, tandis que la deuxième tient compte des collectivités locales et des limites des écosystèmes.

Pour éviter qu’il ne soit qu’un slogan, le « virage vert » du Québec doit être abordé dans une perspective d’économie politique. Celle-ci permet de montrer que l’on ne peut séparer le processus de dégradation de la biosphère des pratiques économiques qui l’ont engendré.

Elle permet également d’examiner la logique de privatisation des biens communs, qui commande actuellement la plupart des décisions de nos gouvernements sur la production, la finance et la consommation mais aussi sur l’avenir de notre patrimoine naturel et de nos institutions publiques. C’est en renouant avec cette perspective que l’on peut identifier deux propositions de transition vers un Québec « vert » : sortir de la croissance illimitée et sortir du pétrole.

Deux logiques opposées

Pour circonscrire la première, nous devons partir de la distinction entre l’« amélioration » (improvement) et l’« habitation », établie notamment par Karl Polanyi dans La grande transformation (Gallimard, 1983). Cette distinction renvoie à deux logiques économiques opposées, aux conséquences sociales et écologiques radicalement différentes.

Selon la vision dominante de l’amélioration, la nature est un vaste réservoir de « ressources » destinées à être valorisées aux fins de l’accumulation capitaliste. Chaque acre de terre, bassin d’eau, famille de plantes, parcelle de forêt, formation géologique est potentiellement insérable dans un processus de valorisation capitaliste. Le terme improvement vient d’ailleurs du vieux français « emprofer », qui signifie « mettre à profit ». Il s’agit d’une logique qui s’inscrit dans l’actuel modèle de développement productiviste fondé sur la croissance illimitée. Au Québec, l’exploitation minière est un cas typique de ce productivisme. Faisant abstraction des milieux de vie, les compagnies minières peuvent exploiter le sous-sol et déplacer des communautés entières avec un minimum de contraintes. Les diverses mesures fiscales et allocations qui leur sont consenties par les gouvernements dépassent parfois même les redevances. Par ailleurs, celles-ci ne sont pas réservées à des fonds à vocation socio-écologique, soit à la compensation directe des communautés ou régions affectées par les activités minières ou bien à la réhabilitation des sites miniers (Laura Handal, Le soutien à l’industrie minière, IRIS, avril 2010). Les méga-mines à ciel ouvert, comme le projet d’Osisko à Malartic, semblent aller à l’encontre de plusieurs principes de la Loi sur le développement durable du Québec, dont celui du respect de la capacité de support des écosystèmes. Les projets d’exploration de l’uranium se sont également multipliés au Québec (passant de 2-3 en 2004 à plus de 70 en 2008), principalement depuis que le prix de ce métal a bondi.

Au contraire, la logique de l’habitation renvoie à une économie dont les activités font corps avec les caractéristiques écologiques et sociales de son milieu. Un monde habitable et habité veut dire un monde où l’économie n’est pas un domaine séparé de la société, mais plutôt une dimension constitutive de la vie collective. Au Québec, par exemple, une multitude d’expériences et de projets de réappropriation du patrimoine forestier s’inscrivent dans cette logique. Ces initiatives dites de forêt habitée ou de proximité veulent réintroduire la forêt dans le tissu socio-économique régional, plutôt que de la réduire à un « stock » de matière ligneuse.

Revenir au politique

Pour inverser la dynamique actuelle de la croissance et du productivisme, on ne peut se passer de l’action politique, dont celle de l’État et de ses institutions. Ce pourquoi l’État ne peut plus continuer à abdiquer sa souveraineté et à être la simple courroie de transmission des puissances de la globalisation. Ce chemin est une impasse. L’État doit être réinvesti d’un rôle structurant à l’égard du développement endogène des communautés locales, régionales et nationale. L’expérience montre que là où des transitions écologiques se réalisent de manière cohérente – notamment dans les pays scandinaves –, l’État en est le maître d’œuvre. En Norvège, par exemple, l’État coordonne cette importante transition en valorisant les solutions collectives (transport, habitat, fiscalité, etc.).

La conversion écologique du Québec doit s’appuyer sur notre forte tradition nationale sur les plans politique et économique. Nous disposons de ressources publiques stratégiques pouvant être mobilisées pour réaliser cette transition. À commencer par la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui devrait être dotée d’une politique d’investissement basée sur des conditionnalités écologiques : une portion substantielle de son portefeuille pourrait être consacrée à des investissements ayant des impacts positifs pour l’écologie. Ainsi, le financement de la conversion de la structure industrielle du Québec vers des sources d’énergies alternatives pourrait se faire très rapidement. À ce titre, nous disposons aussi d’Hydro-Québec, dont le mandat pourrait s’élargir vers le développement des sources d’énergies vertes. Assujetti à une politique d’habitation du territoire, ce développement devrait cependant éviter les dérives productivistes que l’on a pu constater avec le harnachement des rivières.

De manière complémentaire à l’action de l’État, les municipalités et les communautés régionales sont également des lieux d’ancrage importants pour coordonner des initiatives ainsi que des résistances à des projets néfastes. De plus grandes capacités politiques et économiques doivent leur être déléguées, afin qu’elles puissent élaborer des modèles d’habitation du territoire.

Sortir du pétrole

Rompre avec le productivisme signifie aussi s’émanciper du pétrole et des sources d’énergie fossile. C’est d’ailleurs dans le secteur pétrolier que les liens entre économie et écologie sont les plus explicites : la principale source d’énergie responsable des gaz à effet de serre est exploitée par les plus puissants acteurs privés. La pétrolière Exxon, par exemple, est l’une des plus grosses capitalisations boursières au monde. Sortir du pétrole, c’est donc tourner le dos à un système économique où l’accumulation capitaliste va de pair avec la destruction de la biosphère, et où les détenteurs du capital ont des intérêts qui sont contraires à la pérennité des communautés où sont situées ces ressources. Cela veut dire que la transition vers des sources d’énergies « propres » doit passer par un mode d’appropriation collective des ressources, lesquelles doivent rester des biens publics. Dans la plupart des cas, leur nationalisation permettrait de le garantir et d’opérer concrètement cette conversion.

À cet égard, Hydro-Québec a un rôle névralgique à jouer. L’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) a récemment publié une étude portant sur les tenants et aboutissants de l’électrification massive des moyens de transport collectif au Québec. Les perspectives sont emballantes. La mise en place d’un système de monorail électrique reliant les principales agglomérations du Québec permettrait d’abaisser substantiellement le bilan de gaz à effet de serre du Québec.

Sortir du pétrole au Québec signifie aussi sortir du Canada et être pleinement « maîtres chez nous ». Le gouvernement conservateur de Stephen Harper, comme le Parti libéral de Michaël Ignatieff, privilégie des politiques fiscales et industrielles qui favorisent le développement des sables bitumineux, en écho à la politique d’approvisionnement en pétrole de Washington. Ces sables bitumineux sont d’ailleurs à l’avant-plan dans l’intégration énergétique des deux pays. Accéder à l’indépendance serait ainsi une manière de rompre avec la logique productiviste de l’« amélioration » en favorisant un développement de nos communautés respectueux des limites des écosystèmes.

Il faudra provoquer – et non attendre – tous ces changements de l’État québécois, tout en refusant clairement et de manière non négociable (« NON ! ») des projets écologiquement non viables (terminal méthanier de Rabaska, centrale du Suroît, exploitation des gaz de schiste). Nous devons confronter le modèle dominant en établissant un rapport de force clair. Car en l’absence de conflit et de contradictions visibles, ce sont les experts qui comblent le vide laissé dans l’espace public à travers des formes technocratiques de gouvernance et des consultations publiques cosmétiques. La « gouvernance » accroît la place des acteurs privés dans les pôles décisionnels au détriment des représentants des communautés. Elle se contente souvent de mener la discussion sur les conditions de réalisation de projets polluants, et non sur la légitimité de ceux-ci. Elle structure donc la discussion dans des paramètres définis par la vision de l’« amélioration » et de ses acteurs dominants. Par exemple, dans l’industrie forestière, trois grandes papetières (AbitibiBowater, Domtar et Tembec) orientent la manière dont nous pensons notre rapport à la forêt. Elles maintiennent la bride sur les instances décisionnelles et verrouillent l’imagination des communautés.

La gouvernance en matière d’environnement est trop souvent un dispositif de neutralisation des conflits, ce qui retarde la transition écologique du Québec. Une approche fondée sur l’« habitation » serait nettement plus viable et plus respectueuse des communautés et des limites des écosystèmes. Mais nous n’y parviendrons qu’en passant par de bonnes chicanes!

Propos recueillis par Amélie Descheneau-Guay



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Send this to a friend