Relations mars-avril 2020

Comment être justes en sauvant la planète ?

Frédéric Barriault

Guy Rocher. Voir-Juger-Agir. Tome 1 (1924-1963) – Pierre Duchesne

Journaliste et ex-ministre péquiste, Pierre Duchesne signe le premier tome de la biographie de Guy Rocher, l’une des figures emblématiques de la Révolution tranquille. Sociologue et haut-fonctionnaire, Guy Rocher a incontestablement marqué l’histoire du Québec au cours des dernières décennies, d’abord en tant que membre de la Commission Parent, ensuite en tant que corédacteur, avec Camille Laurin, de la Charte de la langue française (« loi 101 »). Le livre commence en traitant de la jeunesse catholique et militante de Guy Rocher : son enfance à Berthierville, la perte hâtive de son père et ses brillantes études classiques au Collège de l’Assomption. On y découvre un jeune homme pieux, studieux, mais aussi engagé, d’abord dans les causes nationalistes, puis au sein de la Jeunesse étudiante catholique (JEC). D’où le titre choisi pour coiffer cette biographie (Voir-Juger-Agir), renvoyant à la méthode d’analyse sociale développée par les mouvements d’Action catholique dont faisait partie la JEC.

L’auteur fait revivre ces espaces de sociabilité masculine et catholique qu’ont été les collèges classiques, un milieu au sein duquel Guy Rocher s’épanouit aux plans personnel, intellectuel et spirituel. Le biographe rend également justice aux ferments de l’engagement social impulsés par les mouvements d’Action catholique. D’abord tenté par la vie religieuse (il sera novice chez les dominicains), puis par le droit et le journalisme, Rocher est élu président national de la JEC. Ses nouvelles responsabilités l’amènent à voyager en Europe, où il prend part à des congrès étudiants internationaux et entre en contact avec les personnalistes chrétiens et les catholiques progressistes de l’après-guerre.

De retour au pays, il poursuit son engagement au sein de la JEC, où il bénéficie de la protection de l’archevêque de Montréal, Mgr Joseph Charbonneau, dans un contexte de fronde des milieux nationalistes et conservateurs contre une JEC jugée trop indocile. C’est à cette époque qu’il fait la rencontre de son mentor et ami, le dominicain Georges-Henri Lévesque, qui avait fondé l’École des sciences sociales de l’Université Laval, en 1938. C’est là qu’il entame des études en sociologie. En 1949, en pleine grève de l’amiante, il prend fait et cause pour les grévistes, ce qui l’expose au courroux de Duplessis et à la vindicte du recteur de l’université, qui refuse qu’on offre un poste de professeur à ce trouble-fête. Rocher s’exile alors à Boston, où il fait un doctorat à l’Université Harvard. Le climat s’étant apaisé, on lui offre finalement un poste à l’Université Laval, jusqu’à ce qu’il fasse le saut à Montréal, où il mènera une brillante carrière.

Le livre, qui expose ce parcours fascinant de manière jusque-là brillante, se conclut sur le travail de Rocher au sein de la Commission Parent. Et c’est là, hélas !, que le bât blesse. Duchesne, qui cite volontiers les travaux novateurs de Michael Gauvreau, Martin E.-Meunier et Jean-Philippe Warren, entre autres, nous ressert une grille de lecture surannée opposant des forces laïcistes avant-gardistes à des milieux cléricaux réactionnaires. C’est ainsi que Ghislaine Roquet – docteure en philosophie de la Sorbonne, cheville ouvrière de la Commission, porte-voix des revendications des religieuses et des religieux enseignants qui contestaient le monopole des clercs et du cours classique sur le système scolaire québécois, de même que les injustices sociales et sexistes qui y sévissaient – y est dépeinte comme une bigote crispée et retardataire. Rocher et son biographe sombrent même dans le sexisme, affublant celle-ci du quolibet euphémique de « la sœur »… C’est là faire injure à la mémoire de Ghislaine Roquet, que l’historienne Louise Bienvenue qualifie sans ambages de pédagogue avant-gardiste et de pionnière de la Révolution tranquille.

Guy Rocher. Voir-Juger-Agir. Tome 1 (1924-1963)
Pierre Duchesne

Montréal, Québec Amérique, 2019, 458 p.

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