Relations Printemps 2024 / Dossier

Au-devant de l’actualité ou reléguées dans l’ombre, les guerres semblent se réinventer constamment, nous imposant de réfléchir tant à leur nature qu’aux voies d’émergence de la paix. Guerre et paix se présentent d’ailleurs souvent de manière dichotomique : d’un côté, la paix en tant qu’absence totale de violence ; de l’autre, la guerre en tant que déchaînement de violences extrêmes. Pourtant, la réalité est plus complexe ; la guerre se prépare toujours, ne serait-ce que par ses représentations, et la paix dissimule souvent les effets persistants de la violence guerrière. Comment peut-on, à l’aune notamment des expériences militantes et d’éducation à la paix, creuser le sens de la guerre, tout en s’interrogeant sur les conditions d’une paix véritable ?

« Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

[…]

Quand tu penses aux autres lointains, pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)[1]

 

Le thème de ce dossier revêt une signification particulière compte tenu de l’actualité des derniers mois, marquée par l’intensité extrême des bombardements de l’offensive israélienne dans la bande de Gaza en riposte à l’attaque perpétrée par le Hamas, le 7 octobre dernier. Nous parviennent les images d’un territoire ravagé par l’application sans limites d’une logique punitive retournée contre toute une population. Des infrastructures civiles essentielles ont été prises pour cibles, dont des hôpitaux et des écoles. L’approvisionnement en eau et en électricité a été coupé, les acheminements d’aide humanitaire bloqués, et plus de 1,9 million de personnes, soit 85 % de la population, ont été déplacées de force. Jour après jour, le sinistre compte des personnes tuées à Gaza depuis le début des hostilités, majoritairement des femmes et des enfants, ne cesse de grimper.

De telles attaques perpétrées à l’aveugle dans des zones densément peuplées, d’où il est impossible de s’échapper, et l’imposition du blocus privant la population des biens essentiels à sa survie, constituent une catastrophe humanitaire, ce que l’instauration d’un corpus de règles pour régir la conduite de la guerre au sortir de la Seconde Guerre mondiale visait précisément à ne pas voir se répéter. Jamais plus des populations ne devaient être victimes de « crimes d’atrocités[2] ». Le miroir terrible que nous renvoie ce qui se déroule en Palestine est celui d’une faillite collective, en premier lieu occidentale, celle des États-Unis et d’autres proches alliés d’Israël, dont le Canada, à condamner sans équivoque les actions du gouvernement Netanyahou contre les populations civiles et à appeler à un cessez-le-feu immédiat et durable. La « question palestinienne », après plus de 75 ans d’apartheid, 56 ans d’occupation et 16 ans de blocus, si elle avait été mise de côté, ne peut plus être reléguée au second plan des priorités.

Or, ce qui est en jeu dans le contexte de l’après-7-octobre ne concerne pas que le Proche-Orient. Le massacre qui s’y déroule expose les dynamiques clés d’un monde en proie à des conflits, où l’expression de la violence est de plus en plus désinhibée, sans limites, et la distinction entre civil·es et combattant·es, ainsi qu’entre biens civils et objectifs militaires, brisée. C’est de l’éternel visage de la guerre que la Palestine nous parle, mais aussi de la guerre telle qu’elle se réinvente constamment. S’il y a l’impression d’un basculement, c’est parce que se dessine le spectre de la « guerre totale », la mobilisation de toutes les ressources pour anéantir l’ennemi, préfigurant des affrontements toujours plus nombreux et aux proportions plus graves. Le parti de la guerre semble vouloir l’emporter sur les scénarios de paix, l’ombre sur la lumière. Sommes-nous dans ce clair-obscur d’où « surgissent les monstres[3] » ?

La violence à Gaza survient dans un paysage géopolitique mondial où de nombreuses situations conflictuelles se prolongent sans qu’un horizon de résolution clair se profile. C’est le cas en Ukraine où, deux ans après l’invasion par la Russie, les positions à l’est et au sud sont gelées. En arrière-plan de l’actualité, d’autres guerres majeures, telles que celles au Soudan et en Syrie, se déroulent, en plus de nombreux autres conflits armés où les souffrances des populations sont aggravées par l’insécurité alimentaire. Au cours des 15 dernières années, le nombre de conflits armés dans le monde, étatiques et intra-étatiques, a doublé[4]. Cela s’accompagne d’une course aux armements et d’un augmentation des dépenses militaires mondiales, qui ont atteint 2240 milliards de dollars en 2022, avec une croissance moyenne de 3 % par année[5].

Un entre-deux et une incertitude quant à l’évolution de l’ordre international caractérisent la situation présente. En effet, diverses périodes d’hégémonie semblent toucher à leur fin, en raison notamment de l’élargissement des BRICS. La prétendue supériorité occidentale, son impérialisme moral ayant entraîné, par exemple, les discours sur le droit d’ingérence ou les oxymores de la « guerre humanitaire » ou « démocratique », est remise en question à mesure que la désoccidentalisation des relations internationales évolue. L’arrogance des États-Unis, exemplifiée notamment par leurs politiques à « deux poids, deux mesures » et leur tendance à fermer les yeux sur les crimes de guerre commis par leurs alliés, est fortement contestée aujourd’hui par les pays du Sud global. Une grande partie de ceux-ci affirment leur « non-alignement » avec les puissances occidentales, comme cela a été le cas, au sujet de la guerre en Ukraine, par leur refus de s’associer à l’application de sanctions contre Moscou. À partir de ces nouvelles configurations géopolitiques, marquées par le divorce entre la Chine, la Russie et l’Occident, il est difficile d’envisager quel consensus pourrait se dégager des négociations pour la paix dans les conflits actuels, du fait de la coexistence de différentes visions et intérêts. Les divergences de vues des pays émergents avec l’Occident se confirment au regard de certaines de leurs initiatives, comme l’action récente de l’Afrique du Sud, qui a saisi la Cour internationale de justice contre Israël, l’accusant d’avoir violé la Convention sur le génocide en commettant des « actes de génocide » contre les Palestinien·nes à Gaza.

Si la guerre peut sembler être une réalité lointaine pour ceux et celles qui ne la vivent pas directement et n’en sont pas les victimes, aucune population du monde n’est en dehors de celle-ci. Les violences, à divers degrés et de différentes manières, sévissent partout, s’imbriquent et s’inscrivent à l’échelle locale comme mondiale. Qu’en conclure ? Que rien ne peut changer ? En envisageant la guerre comme un continuum de violences plutôt que selon sa conception courante, voulant qu’elle ait un début précis et une fin clairement circonscrite, on parvient à retracer les effets de la violence et à comprendre comment ils persistent et s’articulent à l’échelle interne et micro. Cette façon d’appréhender un conflit facilite l’analyse multifactorielle de son déclenchement et de sa poursuite sous différentes formes, et éclaire ses voies de résolution. Dans cette perspective, la compréhension de la guerre ne se limite pas à l’utilisation de la violence armée lors d’un moment de crise, mais englobe un mélange complexe de temporalités. Des éléments de guerre couvent même sous les apparences de la paix, tels que les discours qui préparent la guerre en tentant de la légitimer pour rendre acceptables les destructions à venir aux yeux de l’opinion publique. D’autre part, il existe des possibilités de paix au sein de tout conflit. Celles-ci peuvent prendre la forme de solidarités qui se tissent à l’échelle locale et qui participent à la sécurité humaine.

Pour dépasser la définition étroite de la guerre, il faut aussi considérer l’enchevêtrement des formes de violences systémiques qui vont au-delà des opérations armées et de leurs effets directs. Ce sont les violences inscrites dans l’ordre social et économique, dont le capitalisme est un exemple, du fait de ses modes d’appropriation, de destruction et d’exploitation du vivant. Elles peuvent aussi relever de structures symboliques durables, comme le patriarcat. On peut penser à nombre d’exemples de violences et de « guerres » non déclarées et invisibilisées, comme celles menées envers les migrant·es, qui entretiennent le laisser-mourir de personnes dominées économiquement, socialement et politiquement. Ainsi, il est indispensable de s’interroger sur les frontières de la guerre, car notre manière de penser la paix en découle.

À cet égard, une conception positive de la paix, attribuable à certaines conditions de justice sociale, mais aussi aux attitudes et aux pratiques de la non-violence, nous permet de la penser au-delà de la sphère diplomatique. La paix peut ainsi être perçue comme la responsabilité de chacun·e, s’articulant dans ses rapports quotidiens, et dépendant de sa volonté à s’engager dans la lutte contre les sources les plus profondes de la domination et de l’oppression. Quel sens auraient une paix sans justice, et une justice sans paix ? En raison peut-être de notre propension, souvent nourrie par les médias, à banaliser l’idée de la guerre, nous manquons actuellement de la capacité à concevoir une véritable culture de la paix. Cette situation entretient un certain sentiment d’impuissance au sein de la population, allant jusqu’à remettre en question l’efficacité des actions anti-guerre. Pourtant, en réveillant notre imaginaire de la paix, nous pourrions œuvrer à valoriser des solutions pour une paix juste et durable, capable de se réverbérer partout.


[1] Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Paris, Actes Sud, 2007, p. 13.
[2] Le droit international désigne ainsi les crimes les plus graves, incluant le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre.
[3] Pour évoquer la formule d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », Les Cahiers de Prison, Paris, Gallimard, 1983.
[4] Voir Uppsala Conflict Data Program, Department of Peace and Conflict Research.
[5] Selon les données les plus récentes du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

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