Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Gouvernance. Le management totalitaire

Par : Alain Deneault

Dévoiler l’emprise de la gestion

Avec son dernier essai, Alain Deneault nous offre une mise en examen méthodique d’un concept phare de l’ère néolibérale, mais qui demeure malgré tout obscur et trop rarement étudié à l’aide des outils de la pensée critique : la gouvernance. Deneault se propose ici de le soustraire des mains de ses propagateurs et de ses praticiens hébétés – personne n’osant vraiment le remettre en cause – afin d’en exposer le caractère autoritaire.
 
Le style concis et lapidaire de cet essai a de quoi ébranler; la gouvernance, comme technique d’organisation qui tend à se substituer aux liens politiques, exerce-t-elle réellement sur notre société la mainmise idéologique que l’auteur lui attribue? Ce doute, s’il est légitime, n’en confirme pas moins le propos de l’essai : la gouvernance, ce nouveau « management totalitaire », s’organise justement en maquillant ses traces et ses dérives. La promotion du pragmatisme et de la gestion au cas par cas qu’elle met de l’avant consiste, paradoxalement, à faire voir un arbre pour mieux cacher la forêt. La force de l’auteur, justement, c’est de nous rappeler que la forêt existe bel et bien.
 
À la lecture de l’ouvrage, deux principes viennent en tête qui permettent ainsi de saisir les mécanismes d’occultation du caractère autoritaire et technocratique de la gouvernance.
 
Premier principe : la politique est rabaissée à une simple technique de gestion se voulant le reflet du marché, compris comme mode d’organisation naturel et optimal. Pour Deneault, la gouvernance se traduit par la mise en place d’un gouvernement imposant les normes marchandes afin d’étendre l’emprise, tant spatiale que temporelle, des rapports sociaux capitalistes. Les conflits et les débats qui mènent normalement à la formulation d’une idée du commun et du juste sont alors soit occultés, soit dénoncés comme étant nuisibles à l’atteinte de l’efficience organisationnelle. Le concept de gouvernance, en raison même de sa plasticité, enferme toute conception de la vie en société dans une forme d’éternel présent glorifiant le monde tel qu’il est.
 
Deuxième principe : l’organisation de la sphère publique est conçue comme simple agrégat d’intérêts privés. Les individus ne sont pas compris comme des citoyens, mais comme des « ayant-droit », et les groupes sociaux ne sont plus des collectivités – et encore moins des classes – mais de simples « partenaires ». Un individu ou un groupe incapable de se constituer en ayant-droit/partenaire crédible se trouve donc exclu des processus de recherche de consensus pourtant si valorisés dans le modèle de la gouvernance. Deneault insiste : sous le couvert d’un discours favorisant l’horizontalité et la participation, la gouvernance se révèle en fait une technique de gouvernement verticale et autoritaire, nommant « consensus » ce qui en fait n’est que la victoire de l’intérêt du plus fort.
 
Certains regretteront l’absence d’une analyse plus poussée de la manière dont s’opère la mise en place, dans le contexte québécois, de pratiques inspirées de la gouvernance (introduction de la méthode lean dans le système de santé, mise en concurrence des établissements d’éducation, augmentation des exigences de reddition de compte dans le secteur communautaire, virage commercial des grandes sociétés d’État, etc.). Cela dit, cet essai ouvre la voie à de futures recherches plus approfondies.
 
La qualité du livre d’Alain Deneault tient, en définitive, à sa capacité de nous faire saisir toute la violence d’un mode hégémonique du management qui conçoit son application universelle comme étant une fin en soi. En ce sens, le qualificatif de totalitaire choisi par l’auteur trouve toute sa pertinence.
 
Philippe Hurteau

Alain Deneault
Gouvernance. Le management totalitaire
Montréal, Lux Éditeur, 2013, 200 p.