Relations mai-juin 2020

Jean Paradis et Adrien Guibert-Barthez

GNL Québec, non merci !

Les auteurs sont membres de la Coalition Fjord

Le projet Énergie Saguenay de la compagnie GNL Québec fait face à une contestation qui grandit et au retrait d’un de ses principaux investisseurs.

Si le Québec et le reste du monde doivent réduire leur consommation d’énergies fossiles, il serait contradictoire de construire de nouvelles infrastructures encourageant la production, le transport et la consommation de ces énergies. C’est pourquoi, depuis novembre 2018, plusieurs s’opposent au projet Énergie Saguenay de la compagnie GNL Québec, l’un des trois grands projets industriels proposés dans la région[1]. Celui-ci générerait une augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’un minimum de 46 millions de tonnes d’équivalent CO2 chaque année[2], soit l’équivalent de 60 % des GES émis annuellement au Québec, ou des émissions produites par 10 millions de voitures.

GNL Québec vise la construction d’un complexe industriel de liquéfaction de gaz naturel sur le site de Port Saguenay dans le but d’exporter 11 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an. La construction d’un gazoduc de 780 kilomètres entre l’Ontario et le Saguenay est nécessaire puisque le gaz proviendrait de l’Alberta et de la Colombie-Britannique. La compagnie n’a admis que récemment que le gaz serait extrait à 85 % par fracturation hydraulique, un procédé largement dénoncé, comme on le sait, depuis la lutte contre le gaz de schiste au Québec. Il l’est notamment par l’Association canadienne des médecins pour l’environnement et par l’Association américaine de santé publique, qui préviennent que la fracturation risque d’entraîner d’importantes fuites de gaz contribuant au réchauffement climatique et la contamination de nappes phréatiques, en plus d’accroître le risque de tremblements de terre. Ce gaz dit « naturel » se trouve composé principalement de méthane, une substance qui, sur un cycle de 20 ans, a un impact 84 fois plus grand que le CO2 en matière d’effet de serre.

Une fois liquéfié à Saguenay, GNL Québec prévoit que le méthane serait exporté vers les marchés mondiaux par des méthaniers à travers le fjord du Saguenay et le fleuve Saint-Laurent. Il serait ensuite regazéifié dans des terminaux en Europe et en Asie, mais aussi en Amérique du Sud ou en Afrique, l’objectif final étant de l’utiliser pour générer de l’énergie électrique ou thermique, produisant de nouveaux GES.

Le transport dans d’immenses méthaniers (d’une taille comparable au paquebot transatlantique le Queen Mary II) comporte aussi des risques importants pour la sécurité et l’environnement, mais GNL Québec affirme ne pas être responsable de cette partie du processus. Par ailleurs, ce n’est qu’après qu’un regroupement d’organismes environnementaux ait envoyé une mise en demeure à l’Agence canadienne des évaluations environnementales que la compagnie a été forcée d’évaluer les conséquences maritimes de son projet. Parmi celles-ci, mentionnons la perturbation du seul refuge protégé des bélugas, mais aussi les conflits entre usagers et les nuisances qu’engendreraient 320 passages de méthaniers, au minimum, dans le fjord chaque année.

Depuis 2013, les investisseurs américains déploient une opération-choc de mise en marché du projet au Saguenay−Lac-Saint-Jean : publicités dans les médias, encarts distribués dans les casiers postaux, escadron de 27 lobbyistes inscrits au Registre des lobbyistes, annonces d’investissements dans la communauté faites avant que le projet ne soit même accepté, etc. C’est au coût de plusieurs centaines de milliers de dollars que l’entreprise tente d’influencer l’opinion publique. Malgré cela, la Coalition Fjord, un organisme citoyen opposé au projet et ayant comme mission la protection du fjord, a réussi à attirer l’attention des médias locaux et nationaux et semble avoir un effet pour contrer la réalisation du projet.

Un exemple concret de cela pourrait être la récente décision du multimilliardaire Warren Buffet, un investisseur majeur, de retirer sa participation au financement du projet. Bien que la raison avancée était la situation instable au Canada en raison des blocus autochtones, il est permis de penser que la décision pourrait être attribuable à plusieurs autres facteurs, dont la mobilisation des Québécoises et des Québécois opposés au projet et le bas prix du gaz.

À ces facteurs s’ajoute la pandémie de la COVID-19, qui a entraîné l’annulation de la commission du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui devait commencer ses audiences sur le projet en mars dernier. L’homme choisi pour la présider – un ancien de l’industrie pétrochimique – et le fait que ces audiences ne se tiendraient qu’à Chicoutimi, alors que plusieurs citoyens et groupes considèrent que l’enjeu concerne tout le Québec, ont suscité la grogne. Une affaire à suivre, sachant qu’en ce qui concerne la construction du gazoduc, la décision de l’autoriser revient uniquement au gouvernement fédéral, la conduite devant traverser le territoire de deux provinces.

[1] Lire Éric Dubois, « Dilemme au Saguenay », Relations, no 801, avril 2019.
[2] Voir Jesse Greener et Lucie Sauvé, « Le projet GNL Québec doit être rejeté », Le Devoir, 3 juin 2019 (lettre ouverte appuyée par quelque 150 scientifiques).

Share via
Send this to a friend