Relations septembre-octobre 2020

L’auteure est romancière, anthropologue et musicienne

Gianna, je rêve à toi toutes les nuits depuis le 25 mai 2020. De tes grands yeux bruns sur ta maman qui pleure. Ton petit corps entouré de la douleur immense du monde. Tes tresses parfaites, ta robe, ton visage lunaire qui cache un océan de peine. La caméra te fixe. Cette même caméra qui a capté le meurtre de ton père. Désormais, le monde entier crie le nom de George Floyd. George Floyd et les milliers d’hommes et de femmes assassinés parce que Noirs, tués le cou écrasé ; hier pendus à un peuplier, aujourd’hui asphyxiés sous le genou d’un policier si sûr de son pouvoir, de son privilège, de la suprématie de sa blancheur qu’il tue une main dans la poche. Ton père criait le nom de sa mère, et te voilà les yeux rivés sur ta maman à toi. La caméra te scrute, te scripte. Des journalistes prennent la parole à ta place : « À 6 ans, comprend-t-elle la mort ? Les séquelles seront profondes. » Ou encore : « la mort de son père la poussera à avancer, à faire des miracles… » Certains écrivent déjà ton histoire. D’autres t’offrent des cadeaux pour les vingt prochaines années : des actions de Disney, un fonds qui assure ton éducation dans les meilleures universités. Et moi je t’écris.

Nous, adultes bienveillants, les uns par culpabilité, les autres par solidarité, sommes prêts à tout te donner après t’avoir tout enlevé. À te couvrir d’amour, d’argent. À attacher tes rêves à une montgolfière de bonnes intentions pour qu’ils flottent haut, plus haut, loin de l’air putride du monde que nous avons créé. On te demandera de réussir, d’être à la fois médecin, riche et révolutionnaire. De guérir une plaie ouverte depuis des siècles.

Tout l’argent, toute la bonne volonté du monde ne t’empêcheront pas d’étouffer tes larmes chaque fois qu’une camarade de classe mentionnera le nom de son papa devant toi. Rien n’adoucira le regard de la professeure dans un système d’éducation qui limite tes horizons. Où serons-nous les matins où tu essuieras une énième micro-agression dans la rue ? Le jour où tu tomberas encore une fois sur le meurtre de ton papa sur YouTube ? Neuf minutes d’agonie, de déshumanisation. Où serons-nous quand tu constateras que malgré les actions de Disney et ton diplôme de Harvard, tu ne trouveras pas un emploi digne, quand une vendeuse dans une boutique chic te fera savoir que tu n’es pas à ta place, ou encore quand un imbécile, à ta vue, gesticulera comme un singe ? Où serons-nous quand on t’invitera à témoigner devant les politiciens dans une commission examinant le racisme sans nommer le racisme, examinant la brutalité policière tout en armant les policiers jusqu’aux dents, examinant le profilage racial tout en empruntant aux militaires israéliens leurs tactiques de profilage racial ? Où serons-nous quand d’autres hommes et femmes mourront, et que le nom de George Floyd sera noyé dans une archive infinie de souffrance ? Quand la caméra trouvera un autre martyr et un autre visage à capter pour les consommateurs de la misère des Noirs ?

Il y en a qui voudront t’adopter. D’autres te diront : « Viens au Canada, Gianna. Ici, c’est mieux. Tu verras ! »

Je te vois dans la classe avec Kynza, ma fille, au cours d’éthique et de culture religieuse. L’exercice du jour : Imaginez-vous, les élèves, en 1947. Vous êtes chargés de résoudre le conflit israélo-palestinien. Comment auriez-vous partitionné le territoire ? Tu regardes Kynza, la seule Palestinienne de la classe. Tu chuchotes : « je te comprends ». Tu lèves la main : « pourquoi faut-il partitionner le territoire, monsieur ? Comment avez-vous partitionné la terre des Autochtones, vous ? » Kynza ne se sent plus seule. Elle se lève à son tour et demande timidement : « pourquoi ne pourrait-on pas vivre ensemble sur un seul territoire ? » La réponse du professeur est limpide : « ce n’est pas le but de l’exercice ». Car, faut-il le savoir, chers élèves : vous vivez dans un pays blanc, riche et puissant. Et quand on est Blanc, riche et puissant, il faut maîtriser l’art « éthique » de décider du sort des autres. Le message est clair. C’est dans l’air que vous respirez, toi, ma belle Gianna, et Kynza, ma fille. Vous entendez tout ce que le professeur ne dit pas et l’air soudain vous manque. Le cri de ton Papa résonne en toi : « I can’t breathe ! »

Après la pause, vous allez au cours d’histoire. La professeure vous raconte l’histoire du Underground railroad et du Canada, terre d’accueil et de liberté pour les Noirs fuyant l’esclavage aux États-Unis. Elle vous assure que les seuls « Nègres » qui existaient ici étaient les Nègres blancs d’Amérique. Les seuls colonisés, les Canadiens-français. Ceux qui ont massacré et usurpé les vies et territoires des Autochtones ? Ces maudits Anglais. Au tour de Kynza de te regarder : « je te comprends, mon amie ». Elle lève la main : « qui donc a écrit les livres d’histoire, madame ? » Le cœur serré, tu te mets debout, Gianna. Ton visage lunaire, comme en ce jour où tu as dû tenir la main de ta mère endeuillée. « Madame, dis-tu, Papa a changé le monde. Faut-il mourir étranglé pour écrire l’histoire ? »

Gianna, partout où tu iras, on voudra faire de toi un ange, une martyre, un modèle. Je veux te dire que tu peux simplement choisir d’être toi-même. Sache qu’il y aura toujours l’amitié, la tendresse, la solidarité. Une camarade de lutte posera les questions trop douloureuses pour toi et portera ta peine à côté de la sienne. Elle te dira, comme Kynza, d’une même voix :

« Nous écrirons une histoire où la vie et l’utopie façonnent les légendes. »

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