Relations Automne 2023 / Dossier

Rencontre avec Isabelle Grondin Hernandez, Vincent Vaslin et Imany Bégin-Paul

Le mouvement des jeunes pour le climat a organisé d’immenses mobilisations dans le monde en 2019, d’une ampleur jamais vue à Montréal. Animé·es d’un fort sentiment d’urgence, quel regard portent ceux et celles qui y participent sur leurs peurs et leurs motivations face aux périls de leur temps ? Relations a rencontré trois militant·es pour discuter de leur engagement et de tous ces petits séismes émancipateurs qu’iels cherchent à créer pour transformer la société et un monde en dérive.

Isabelle Grondin Hernandez milite notamment avec la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES). À la suite de la parution de la lettre ouverte « Lâcher l’école ? Parce que le système nous a déjà lâché·es », elle a co-fondé le collectif Le temps de militer. Elle s’occupe aussi des ressources militantes disponibles à la bibliothèque du HUB de mobilisation pour la justice climatique.

Militant au sein de divers groupes au cours des dernières années, Vincent Vaslin a entre autres pris part à une grève de la faim de cinq jours lors d’une occupation menée par certaines associations étudiantes et l’Écothèque, un groupe d’étudiant·es qui a réussi à obtenir de l’Université de Montréal qu’elle retire ses investissements des énergies fossiles d’ici 2025.

En tant qu’Innue, Imany Bégin-Paul estime depuis toujours que son rôle est de protéger la Terre. Essentielle à ses yeux, la consolidation des liens entre allochtones et Autochtones est au cœur de son action en tant que chargée de projet — Alliances et solidarités avec les Premiers Peuples au sein du Front commun pour la transition énergétique.

L’effondrement

Isabelle, Vincent et Imany vivent en étant très conscient·es que la vie sur Terre est de plus en plus menacée par les bouleversements climatiques qu’entraîne l’activité humaine, et s’intéressent à l’interdépendance des formes de vie. Toutefois, s’iels partagent un certain sentiment de peur, leur intérêt envers les discours et les théories de l’effondrement est variable. L’effondrement ? « Je le vois moins comme un point de rupture, nous dit Vincent, que comme une continuité, car dans le système capitaliste actuel, tout est en crise tout le temps : crise du logement, crise migratoire, crise inflationniste, crise sanitaire, tout ça. L’effondrement, c’est ça en fait pour moi, c’est un état de crise perpétuel qui vient toujours augmenter les inégalités sociales. Ce que nous considérons souvent comme l’effondrement à venir pour nous est déjà, en réalité, le quotidien d’une bonne partie de l’humanité. »

Isabelle aborde la question de la baisse des rendements agricoles liée aux monocultures, aux pratiques agroindustrielles qui appauvrissent les sols ainsi qu’au réchauffement climatique, en la présentant comme l’une des crises les plus importantes auxquelles nous faisons face et qui va en s’aggravant. « Ça va précariser de plus en plus de personnes dans le monde. Pour moi, c’est un exemple d’un système qui va dans la direction d’un effondrement. »

Il existe une différence entre Autochtones et allochtones dans le rapport au territoire, affirme Imany. L’oubli et la destruction des liens d’interdépendance fondamentaux entre les êtres humains, les écosystèmes et l’ensemble des formes de vie sont contraires à la conception du monde qu’elle porte en elle depuis toujours en tant qu’Innue. Cependant, si elle et ses proches pouvaient espérer auparavant qu’en cas de catastrophe, sa communauté puisse se référer à son mode de vie ancestral, car « on maîtrise la chasse, la pêche et on sait comment se débrouiller dans le bois », elle se désole aujourd’hui que « même ça, ça n’existe plus… ».

Une ombre plane sur la conversation, tissée de non-dits, car une autre généalogie des catastrophes existe, décentrée du récit de l’anthropocène. La prise en compte de l’histoire de la colonisation des Amériques, sur le temps long, démasque les rapports sociaux et raciaux de domination ayant causé des destructions d’écosystèmes et de modes de vie, notamment ceux des populations autochtones. Faisant se rencontrer les perspectives écologiste et décoloniale, ces décimations peuvent être qualifiées d’« effondrements ».

Mettre l’accent sur l’écoanxiété, c’est souvent une façon de dépolitiser le mouvement pour la justice climatique.

« Malgré tout ce qui a pu arriver aux peuples autochtones, depuis toujours, poursuit Imany, le territoire est le premier endroit où on se recueille, où on veut aller si on en a besoin. C’est quelque chose qu’on ressent, ce besoin-là, cet amour-là. C’est ce qui fait aussi qu’on milite, parce qu’on voit devant nos yeux notre territoire se faire détruire. Vous, avez-vous l’impression d’être rattaché·es au territoire ? », demande-t-elle.

La question n’entraîne pas de réponses tranchées, mais un manque de sentiment d’appartenance se révèle, ainsi qu’un désir de « se rapprocher du territoire et de mettre de côté le capitalisme et l’emprise destructrice qu’il a sur celui-ci, d’aller vers un mode de vie qui soit dans la réciprocité, dans la résilience, puis dans l’anti-oppression[1], en général », des aspects centraux de la question pour Isabelle.

Dans cette optique, le terme « effondrement » devient polysémique, pour inclure cette fois-ci l’idée du possible écroulement des systèmes d’oppression — le capitalisme, le néo-colonialisme, le patriarcat, le racisme. Si aucun·e des trois ne se fait d’illusions quant au défi colossal que cela représente, le contexte de crise est certainement à leurs yeux une occasion de transformation, de décolonisation, de « remise en question de nos systèmes de subsistance, de survivance, qui sont ancrés dans nos façons de concevoir le monde », précise Vincent. Le désir est là d’ouvrir de possibles failles grâce à de petites et grandes victoires militantes, et par la création de solutions de rechange au modèle de société dominant. Sur ce chemin, le militantisme est une école et « peut contribuer à développer un rapport différent au collectif et donc à soi. C’est ça qui en fait le caractère subversif, plus que les petites victoires qu’on peut obtenir », selon lui.

De l’écoanxiété à l’écofurie

« Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et je veux que vous agissiez […] comme si la maison était en feu. Car c’est le cas », a dit aux puissants de ce monde la jeune Greta Thunberg lors de son discours au Sommet de Davos, le 25 janvier 2019. Les avertissements de la militante écologiste suédoise ont contribué à la mobilisation et à l’action de centaines de milliers de jeunes à travers le monde face au changement climatique, notamment lors de la grève pour le climat en 2019. Quels sentiments de peur et d’écoanxiété ces jeunes vivent-iels et, surtout, ces sentiments peuvent-ils être mobilisateurs à leurs yeux ?

« Vous n’avez pas idée du nombre de journalistes qui nous contactent à la CEVES ou au Temps de militer pour parler à quelqu’un qui est écoanxieux !, s’exclame Isabelle. Pourquoi ne veulent-iels pas parler à quelqu’un qui est mobilisé et qui veut agir, que cette personne vive de l’écoanxiété ou non ? C’est cette parole-là qui va être mobilisatrice. Le fait de cibler ainsi l’écoanxiété plutôt que de parler de climatopassivité et d’interviewer des gens qui sont à mes yeux des criminels ou des génocidaires climatiques, pour leur demander “c’est quoi ton état psychologique et pourquoi acceptes-tu que tes actions entraînent la mort ?”, est politique en soi. Mettre l’accent sur l’écoanxiété, je trouve que c’est souvent une façon de dépolitiser le mouvement pour la justice climatique. »

Vincent reconnaît pour sa part être mû en bonne partie par sa crainte face à l’avenir. « Quand je m’engage dans un projet, je le fais à 110 %, parce que ça vient remplir un vide, ça vient atténuer un peu l’écoanxiété, la peur, les réflexions ; ça vient calmer le petit hamster qui est dans ma tête sinon et qui stresse trop. » Mais à force de militer de façon intensive tout en travaillant et en étudiant, Vincent comme bien d’autres s’est retrouvé en burn-out, dans une situation d’épuisement-effondrement dont il émerge progressivement depuis un an. Si ce dernier milite par sens du devoir, Imany, quant à elle, est davantage motivée par un désir de protéger ses proches : « C’est pour éviter peut-être à mes enfants ou à mes frères et sœurs qui sont plus jeunes de vivre des situations extrêmes et difficiles. C’est comme pour leur dire : “Allez, je fais quelque chose, inquiète-toi pas.” » Mais ce qu’elle voit autour d’elle, ce sont des gens qui « se mettent la tête dans le sable plus souvent qu’autrement, face aux constats alarmants publiés dans les médias par exemple, en se disant “je ne veux pas le savoir” ».

Les trois restent mitigé·es quant à l’efficacité de la rhétorique de la peur pour mobiliser les gens face à la crise climatique, alors qu’il existe toute une variété d’émotions, allant de l’amour à l’indignation, capables de créer l’étincelle d’une conscientisation à grande échelle. « Les enjeux du travail, de la lutte des classes, de la justice sociale ou de l’antiracisme, par exemple, rassemblent autour de quelque chose. Ce sont des luttes positives vers un avenir meilleur. Mais la lutte environnementale, on la mène contre la perspective du pire qui peut arriver. C’est ce qui rend difficile la mobilisation », pense Vincent.

Aux yeux d’Isabelle, l’enjeu est de s’accompagner collectivement dans un deuil, puis dans une transformation de la peur en colère, en faisant face à la gravité et au danger associés aux nombreuses crises interreliées. « Je trouve difficile de lire sur la collapsologie, parce que ça vient chercher des émotions dramatiques, comme la peur. Mais avec le temps, j’ai apprivoisé l’inconfort à ce sujet, ce qui me permet de ne pas être triste dans ma vie quotidienne. Maintenant, c’est davantage de la colère que je ressens, puis beaucoup de solidarité et d’amour. Je pense que de totalement refuser la peur, ça va nous nuire collectivement, alors qu’elle pourrait nous renforcer et nous donner envie de lutter avec force. »

À l’écoanxiété, iels préfèrent finalement l’expression de la colère, l’écofurie — que différents slogans des jeunes tels « éco en criss » et « en criss climatique » expriment bien. « Mais il faut préciser que cette colère en est une qui rejette toute xénophobie », ajoute Isabelle, consciente comme ses camarades du risque de dérive que porte la colère. « Les mécanismes de sauvegarde du capitalisme, c’est aussi de mettre la faute sur d’autres groupes. La montée de l’extrême droite, la montée de crispations écofascistes, sont des réalités qui risquent de s’aggraver dans un contexte de migrations accentuées par les crises climatiques et autres. »

L’espoir dans les solidarités

L’importance d’agir localement en pensant globalement, pour reprendre le mot d’ordre altermondialiste, est une autre préoccupation importante et partagée. Isabelle exprime clairement sa crainte à l’égard d’un militantisme local aux visées trop limitées. « Je pense que c’est important qu’il y ait ici des espaces de création d’alternatives, par exemple, mais c’est essentiel que ça se fasse en relation avec des dynamiques de changement systémique, où l’on cherche autant à atténuer la crise climatique qu’à améliorer les conditions de vie de millions de personnes dans le monde, notamment dans le Sud global. Jamais je ne serai bien dans un militantisme qui ne désire pas avoir une portée à plus grande échelle, parce que pour moi, ce serait accepter ma posture de privilégiée, constater le sort que d’autres communautés subissent, tout en sachant qu’il découle de rapports de domination Nord-Sud. »

Le sentiment d’appartenir à un monde commun et à une communauté humaine — proche ou lointaine —, l’attention à l’autre et les approches du care (prendre soin) aussi, sont très importants pour les trois. Pour Imany, c’est si fondamental qu’elle a l’impression d’avoir toujours vécu avec cet esprit de communauté. « Cette solidarité-là, c’est tellement ancré en moi. Et puis j’ai vu tant de belles réussites de ma communauté, des gens qui m’entourent qui se sont battus tellement longtemps pour leurs droits et qui ont fait la différence pour que je puisse vivre et militer comme je le fais ! » « Le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand, par l’action collective, c’est vraiment quelque chose qui m’attire, confie aussi Vincent. J’agis comme je le fais parce que ça donne un sens à ma vie et je milite parce que ça crée de la solidarité, du tissu social, des amitiés, de beaux moments, un réseau. »

Clairement pour Imany, Vincent et Isabelle, les liens créés au fil des rencontres et des projets menés sont un antidote au découragement et à d’autres sentiments qui peuvent être souvent paralysants. Iels sont motivé·es par la force qui émane du désir de mobilisation et souhaitent contribuer à bâtir des communautés plus égalitaires et organisées, dans une perspective de changement social. Là se situent les espoirs et les inspirations qui les poussent à penser et à continuer à agir par-delà l’effondrement.


[1] La perspective anti-oppressive s’intéresse aux pratiques et processus sociaux qui entretiennent la domination de certains groupes sur d’autres et aux façons d’y remédier.

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