Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Mouloud Idir

Généalogie de la violence. Le terrorisme : piège pour la pensée – Gilles Bibeau

Les réflexions sur le terrorisme et la violence sont nombreuses dans les grands médias. Y défilent le plus souvent des analystes politiques, des journalistes et différents spécialistes surfant sur l’actualité et faisant le plus souvent l’apologie du tout sécuritaire. Ce qui manque toutefois, c’est une analyse fondée sur la longue durée historique et un regard permettant de saisir les ressorts et les soubassements anthropologiques des sources et des usages de la violence. C’est à quoi s’attelle très précisément ce livre de l’anthropologue québécois Gilles Bibeau.
 
La généalogie de la violence qu’il propose s’appuie sur un travail ethnographique considérable et met en évidence les réponses diversifiées que différentes cultures et civilisations ont apportées, à travers des récits symboliques et des systèmes éthiques et juridiques, afin de domestiquer et réguler la violence constitutive des rapports sociaux.
 
Son travail, qui se situe dans le sillage de Claude Lévi-Strauss, contribue notamment à contrecarrer les discours fondés sur l’incompatibilité culturelle et « le choc des civilisations » qui orientent actuellement les réponses occidentales au terrorisme, et plus généralement leur cadre idéologique en matière de politique globale.
 
L’auteur rappelle que le « long processus de civilisation de l’humanité n’a jamais cessé de se confronter à l’implacable de la violence, la débusquant dans ses sources et la scrutant dans la pluralité de ses expressions » (p. 36). Il invite donc à ce que l’on réfléchisse collectivement à la manière de brider et de réguler les formes contemporaines de violence, à défaut de parvenir à les éradiquer.
 
Un des aspects importants du livre tient au fait qu’il montre bien que nos États n’ont pas su donner de portée effective aux mécanismes onusiens visant à contrer la violence souveraine de l’État, pas plus qu’ils ne disposent des outils pour faire face aux logiques de privatisation de la guerre et aux visées expansionnistes et impérialistes inhérentes aux stratégies dites de contre-terrorisme.
 
Aujourd’hui, la sophistication des armements, leur miniaturisation et leur prolifération restent cachées tandis que la violence « légitime » de la guerre s’impose, notamment sous le couvert de concepts humanitaires, comme la « responsabilité de protéger » et les attaques dites préventives. Les assassinats ciblés, comme les interventions virtuellement téléguidées, cherchent à créer un état de fait et à faire accepter le soi-disant consensus politique mondial qui existerait en faveur de la guerre.
 
Le livre démonte aussi la logique cynique des États-Unis qui les mène à instrumentaliser en leur faveur des groupes djihadistes – qu’on dit officiellement vouloir éradiquer. À cet égard, l’auteur expose bien la propension à l’escalade inhérente à la stratégie néoconservatrice étasunienne au Moyen-Orient. On prend ainsi toute la mesure d’une politique militariste qui imprègne les grands axes de la politique étrangère étasunienne et dépasse le clivage démocrates-républicains.
 
Face à cet état de fait, Gilles Bibeau s’attelle à la tâche de construire un cadre de pensée qui remette radicalement en cause la prétention hégémonique de l’Occident et son inébranlable certitude quant à sa mission civilisatrice dans le monde. Il avance avec force l’idée que « seule une universalité respectueuse des écarts différentiels entre les civilisations permettra d’établir un monde dans lequel les échanges et dialogues donneront une place à la pluralité de versions de l’humanité » (p. 225).
 
Sa proposition peut être résumée par la formule d’une « politique de civilisation » : celle-ci vise à faire contrepoids à la tendance uniformisatrice voulant imposer un illusoire projet de standardisation universelle de l’humanité. Une telle perspective exige d’opter pour un monde véritablement multipolaire et pluri-civilisationnel. La fondation d’un tel monde doit toutefois clairement laisser coexister des modèles politiques et économiques différents. Sommes-nous en mesure d’entendre un tel point de vue ?

Gilles Bibeau
Généalogie de la violence. Le terrorisme : piège pour la pensée
Montréal, Mémoire d’encrier, 2015, 250 p.

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