Relations août 2009

Technoscience: la boà®te de Pandore

Éric Darier

Gare aux nanotechnologies

L’auteur est directeur de Greenpeace au Québec

Littéralement fascinés par les nanotechnologies, nos gouvernements sacrifient la prudence la plus élémentaire face aux risques majeurs posés par ces nouvelles découvertes. L’ensemble de la société doit se saisir de ces enjeux.

« On n’arrête pas le progrès! » Avec l’avènement des technosciences, il est indéniable que cette attitude éternellement optimiste continue de caractériser grandement notre époque. Prenons comme exemple l’un des tout derniers objets de fascination de la technoscience : les nanotechnologies.

Ces nouvelles technologies sont celles de l’infiniment petit (0,000 000 001 mètre ou 1 million de nanomètres par millimètre). En comparaison, un cheveu mesure environ 80 000 nanomètres (nm), un virus 150 nm, un morceau d’ADN 2 nm, un tube de carbone 1,4 nm et un atome 0,1 nm. Les nanotechnologies permettent la production, atome par atome ou molécule par molécule, de nouveaux produits et substances. Leurs applications peuvent potentiellement se retrouver partout et notamment dans l’électronique, les produits cosmétiques, les crèmes solaires, les médicaments, les peintures, les vêtements, les accessoires de sports, etc. On pourrait même voir apparaître un jour des aliments « nano » qui permettraient de goûter n’importe quelle saveur d’aliment sous toutes sortes de supports – le chewing-gum, par exemple. Les nanotechnologies risquent de se retrouver, à terme, dans tous les procédés de fabrication industrielle, allant de la chimie à l’électronique en passant par l’agroalimentaire.

Les promesses des nanotechnologies sont a priori très intéressantes. À titre d’exemple : des peintures ayant de nouvelles propriétés comme une résistance accrue à l’eau ou au soleil, ou des médicaments contre le cancer qui ciblent uniquement les cellules cancérigènes, évitant ainsi les effets secondaires des traitements de chimiothérapie qui détruisent aussi les cellules en santé, etc. Cependant, n’ouvre-t-on pas une nouvelle boîte de Pandore en ne connaissant pas suffisamment les nouveaux risques pour la santé et l’environnement qui pourraient être pires que les avantages associés à ces nanotechnologies? Les études existantes ont de quoi inquiéter, notamment celle publiée dans Environmental Science & Technology qui révélait que deux tiers des entreprises qui utilisent les nanotechnologies en Allemagne et en Suisse n’ont fait aucune évaluation des risques!

Des risques majeurs

Ce qui devrait monopoliser l’attention est le fait que les nanotechnologies produisent des nanomatériaux qui se retrouvent dans l’environnement et dans notre corps car il n’existe pas de filtres qui puissent empêcher la dissémination des nanoparticules dans l’environnement et le système naturel de défense de notre corps les laisse passer.

Les nanotubes, par exemple, sont des structures moléculaires de forme tubulaire, creuse et close, dont on sait qu’elles peuvent être persistantes dans l’eau pendant au moins 60 jours et, donc, servir de vecteurs pour des bactéries comme E. coli.

Le problème fondamental est que les organismes publics présument que les propriétés des nanoparticules sont aussi sécuritaires que les éléments qui les composent alors que, de plus en plus, les recherches scientifiques suggèrent que certains des nouveaux matériaux ont des caractéristiques et des effets toxiques nouveaux et différents des éléments individuels qui ont servi à leur assemblage. Par exemple, les nanoparticules, dont les composés individuels sont sécuritaires, peuvent toutefois devenir toxiques une fois ces éléments assemblés. Les travailleurs exposés pourraient ainsi développer des problèmes de santé similaires à ceux reliés à l’amiante. Nous faisons face à une nouvelle pollution dont on ne sait pas grand-chose.

Même les chercheurs américains qui travaillent sur les nanotechnologies (et y sont généralement favorables) se montrent inquiets. C’est du moins ce que révèlent les résultats d’un sondage publié dans la revue scientifique Nature Nanotechnology : 20 % des chercheurs craignent l’apparition de nouvelles formes de pollution; 30 % s’inquiètent des effets néfastes possibles des nanomatériaux sur la santé humaine et de ce que les nanotechnologies risquent d’engendrer en termes de violations de la vie privée. Plus inquiétant encore, les scientifiques seraient plus préoccupés à ce sujet que le public en général, qu’on s’est bien gardé d’informer.

En outre, des compagnies d’assurances comme la Zurich et la Lloyd’s se préoccupent aussi publiquement des risques que pourraient générer les nanotechnologies. Rappelons que le secteur des assurances fut l’un des premiers à sonner l’alarme sur les conséquences éventuelles des changements climatiques – il n’avait pas tort! – et qu’il refuse à ce jour d’assurer les risques de contamination génétique causée par les OGM.

Des gouvernements aveugles

Malgré ces faits et craintes, les gouvernements succombent à ce qui devient un véritable phénomène de fétichisation des nanotechnologies. Au nom de l’innovation technologique et de sa commercialisation rapide, on sacrifie une approche scientifique rigoureuse, de même qu’une vigilance minimale en matière de sécurité publique et environnementale. Alors qu’il y aurait entre 700 et 1000 produits issus de la nanotechnologie sur le marché, il n’existe toujours pas de cadre réglementaire strict et d’évaluation spécifiquement adaptée aux risques qu’ils pourraient comporter. Publiées en décembre 2006, les recommandations du rapport de l’Institut national de santé publique du Québec et de la Commission de l’éthique de la science et de la technologie du Québec restent largement ignorées – en particulier celles concernant l’application du principe de précaution et l’intensification des recherches avant la commercialisation des nanotechnologies. Le gouvernement québécois devrait pourtant urgemment y donner suite et exiger que le gouvernement fédéral en fasse autant. À l’opposé, il investit 140 millions de dollars dans le développement des nanotechnologies sans qu’aucun véritable débat public n’ait lieu.

Résistance citoyenne

Face à cet aveuglement et à l’importance des enjeux, on assiste à l’émergence de diverses tentatives de reprise de contrôle citoyen et démocratique des technosciences. Ici comme ailleurs, des organismes tels le ETC Group et le Canadian Biotechnology Action Network à Ottawa, la Fondation Sciences Citoyennes et l’Association sciences et démocratie en France, par exemple, s’y activent. Aussi, en juillet 2007, une coalition internationale d’une cinquantaine d’ONG, incluant Greenpeace, a signifié l’urgence d’imposer un cadre réglementaire aux nanotechnologies. Elle a rendu publique une déclaration[1] présentant une série de principes fondamentaux et de veille pour favoriser une évaluation rigoureuse de celles-ci. Ces principes comprennent la précaution, l’évaluation complète du cycle de vie environnemental et des effets sur la santé et la sécurité au travail des nanotechnologies avant toute mise en marché de produits en comportant. Ce faisant, les ONG établissent les conditions pour une modernité réflexive et participative qui aura, peut-être, l’avantage de nous sauver d’une prochaine barbarie qui se prépare au nom du progrès. Le défi sera d’élargir le débat à l’ensemble de la société afin de construire un rapport de force efficace qui permette d’imposer une approche stricte de précaution. Il sera aussi de sortir d’un fétichisme et d’un déterminisme technologiques malsains qui détournent l’attention de questions plus importantes comme celle du comment vivre plutôt que celle du comment faire!

 


[1] Voir Principes de surveillance des nanotechnologies et nanomatériaux au :
<www.greenpeace.org/canada/fr/documents-et-liens/documents/principes-surveilance-nanomateriaux>.

 

Technoscience: la boà®te de Pandore

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