Relations Hiver 2023-2024 / ÉDITORIAL

Décembre 2007 : nous publions « La Terre aux abois », mon premier texte dans Relations. Seize ans plus tard, plus qu’aux abois, la Terre s’exprime par feux et par vents. Face à elle, les forces de l’inertie bronchent à peine et tout se passe comme s'il s'agissait de regarder les cataclysmes à venir sur nos portables, en rafales. Alors que je m’apprête à quitter la revue, riche de la belle aventure d’écriture et de réflexion que j’y ai vécue, je me demande sur quels mots vous laisser avant de passer le flambeau.

Au fil de ces années, nous avons cherché à comprendre ce qui s’impose à l’être humain et à nos sociétés pour infléchir la trajectoire mortifère du réchauffement climatique et de la crise écologique en général. En gros, il nous faut changer notre rapport au monde et aux autres en prenant soin de notre « maison commune » ; sortir des systèmes de domination de l’ensemble du vivant ; troquer les valeurs cardinales que sont la croissance, la compétition et l’uniformisation pour privilégier plutôt la conscience des limites, l’esprit de collaboration et la valorisation de la diversité. Nous portons ces réflexions sans dévier de notre cap d’espérance ni manquer du carburant de l’indignation.

Les raisons de s’indigner et de se mobiliser ne manqueront jamais face à l’insuffisance des actions menées pour contrer le réchauffement climatique et tant que les gouvernements accorderont à des entreprises des droits de polluer et d’empoisonner la nature et des populations. Il faut lire notre collaborateur Jean-Lou David et les mots brûlants d’Arsenic, mon amour (Quartz, 2023) qui nous alertent encore aujourd’hui, 75 ans après « l’affaire silicose[1] ».

Les raisons de s’indigner abonderont toujours aussi tant qu’on laissera, comme le dit l’économiste François Morin, le « mur de l’argent » grandir sous l’effet des spéculations financières vertigineuses de notre temps, tellement qu’il est difficile d’en saisir l’immensité obscène. C’est à l’ombre de ce mur que grandissent bien des misères, des diversions et une ignorance entretenue au moyen de discours trompeurs qui faussent le regard à porter sur tant d’injustices.

À l’heure d’écrire ces lignes s’ajoutent, aussi, quelques raisons de désespérer. L’exode forcé de la population de Gaza prend des proportions bibliques sur fond d’état de siège et de bombardements quotidiens. Des voix onusiennes et juives aussi[2] alertent le monde face à ce qui s’apparente à un nettoyage ethnique, voire à un génocide en cours. Nous les appuyons, car il y a urgence d’enrayer la violence en revenant aux causes[3] — et aux solutions — de cette tragédie.

On peut voir dans les attaques du Hamas un cri horrifiant, entre autres pour stopper la normalisation des relations de l’Arabie saoudite et d’autres États arabes avec Israël, synonyme d’une capitulation inacceptable face à la dépossession et à la situation d’apartheid que subit le peuple palestinien. Or, il n’y aura pas de paix sans la fin du colonialisme israélien, sans justice et liberté pour ce peuple, sauf à renoncer à l’idée qu’il soit possible de mettre fin à ce qui se perpétue de funeste dans le monde. Il faut espérer qu’un jour la refondation d’un nouvel État démocratique où les populations juives et palestiniennes vivront dans l’égalité et la paix soit le projet qui s’impose.

« Comment garder audible l’espérance dans le tumulte[4] ? », demande le poète Yves Bonnefoy. Que ce tumulte évoque l’effondrement d’une vie, d’un peuple ou celui des écosystèmes, je ne doute pas que cette question, tel un phare, continuera de guider Relations. Elle hante les personnes en état de survie et de résistance et appelle à des solidarités. Elle s’impose partout où l’on cherche à faire taire les voix revendicatrices de justice et de respect des droits, partout où il y a lutte contre ce qui déshumanise et détruit la vie. Elle nous parle de l’impératif de percer le mur du silence et celui du bruit médiatique. Bonnefoy la fait suivre d’une autre question : « Comment faire pour que vieillir, ce soit renaître ? » Par-delà la personne humaine qu’il évoque, on peut y voir aussi nos sociétés, qui doivent trouver constamment, pour conjurer la mort, comment renaître dans un horizon de paix.

*

Le Centre justice et foi, qui célèbre cette année ses « 40 ans d’espérance têtue », accueille Isabelle Lemelin à sa direction et Isabelle Kirouac Massicotte dans l’équipe éditoriale de Relations. Nous leur souhaitons la plus cordiale bienvenue !


[1] Voir Jules Nadeau, « Burton LeDoux : histoire d’un lanceur d’alerte oublié », Relations, no 820, printemps 2023.
[2] Lire Ellen Brotsky et Ariel Koren, « We’re anti-Zionist Jews and we see genocide unfolding in Gaza », The Guardian, 18 octobre 2023.
[3] Voir nos dossiers « Palestine : assez d’injustice ! », no 732, mai 2009 et « Palestine : le colonialisme israélien mis à nu », no 812, printemps 2021.
[4] Yves Bonnefoy, Les Planches courbes, Paris, Mercure de France, 2001.

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