Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Jean Ferretti

Francisation : une négligence coupable

L’auteur, chargé de projet à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC), a réalisé l’étude Le Québec rate sa cible. Les efforts du Québec en matière de francisation et d’intégration des immigrants : un portrait (2016)

Depuis 2008, l’inaction gouvernementale en matière de francisation des immigrants fragilise la position du français comme langue commune.

Immigrer n’est pas une expérience aisée. Ce l’est d’autant moins lorsqu’on ne connaît pas la langue du pays dans lequel on s’installe, ce qui est le cas de 40 % des 50 000 immigrants qu’accueille le Québec annuellement. Les impératifs du quotidien, la recherche d’un emploi, les démarches d’installation sont autant d’explications des trop faibles taux de fréquentation des cours de français, auxquels seuls 40 % des immigrants ne parlant pas français se sont inscrits en 2014-2015 selon les plus récents chiffres du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI). Cette proportion s’élevait pourtant à 60 % en 2008[1].
 
La responsabilité de la situation incombe moins aux individus qu’au gouvernement du Québec. Celui-ci n’a pas fourni les efforts à la hauteur du double défi que pose la francisation des immigrants : d’une part, donner aux nouveaux arrivants les outils nécessaires pour s’intégrer à la société québécoise, participer aux débats publics et jouir pleinement du statut de citoyen et, d’autre part, préserver le caractère français du Québec en Amérique du Nord.
 
Le gouvernement du Québec tend de plus en plus à dissocier la mission d’insertion en emploi et celle de l’intégration linguistique. Il devrait au contraire soutenir davantage la francisation en entreprise. En effet, celle-ci ne concerne que quelque 2000 travailleurs annuellement. Le désengagement du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS) est éloquent : des 9,2 millions de dollars (11 % de son budget) qu’il consacrait à la francisation en 2008-2009, il ne restait plus que 6,6 M $ (7,7 %) en 2014-2015.
 
Certaines mesures prises par le MIDI témoignent aussi de la négligence du gouvernement en la matière. Il est regrettable que ce dernier oriente désormais les immigrants vers les formations à temps partiel plutôt qu’à temps complet. Des cours à temps complet spécialisés en communication orale et en expression écrite – qui connaissaient pourtant un franc succès chez les immigrants – ont en effet été convertis en cours à temps partiel. Le gouvernement a également supprimé, en 2012, les entrées en continu dans les classes de francisation. Désormais, les nouveaux arrivants ne peuvent plus être admis après une période de 7 jours suivant le début du cours à temps partiel de 11 semaines. Ils doivent attendre le début d’une autre cohorte, ce qui peut prendre trois mois et parfois davantage. De quoi décourager les nouveaux arrivants, qui sont plus enclins à s’inscrire dès les premiers moments suivant leur arrivée au Québec.
 
Par ailleurs, le gouvernement n’a pas mené d’évaluation rigoureuse des programmes de francisation. Pourtant, depuis 2008, il dispose de nouveaux outils permettant de faire un meilleur suivi du parcours des immigrants dans le réseau, dont l’Échelle québécoise des niveaux de compétences en français des personnes immigrantes adultes, et un numéro unique associé à chaque immigrant, qui permet dorénavant de mieux comptabiliser les inscrits et de suivre leur parcours de francisation. Ainsi, on ignore entre autres l’effet des cours sur les pratiques linguistiques des immigrants. Certaines données indiquent toutefois que des lacunes importantes persistent même après la fin du processus de francisation. Le quart des immigrants ayant suivi tout le parcours des cours de francisation considèrent en effet qu’ils ne maîtrisent pas le français à l’oral, proportion qui monte à la moitié pour le français écrit.
 
Enfin, il ne suffit pas d’enseigner le français aux nouveaux arrivants, il faut aussi s’assurer que l’environnement dans lequel ils évoluent favorise l’usage du français. Or, le gouvernement du Québec a fermé les yeux ces dernières années sur sa propre bilinguisation institutionnelle et sur l’anglicisation progressive du visage de Montréal. Il devrait pourtant assumer pleinement l’esprit à l’origine de la loi 101 et veiller à ce que le français soit vraiment la langue commune, notamment en milieu de travail.
 
Le manque de volontarisme du gouvernement québécois en matière de francisation des immigrants relève de la négligence. Il doit prendre dès maintenant la pleine mesure de l’enjeu pour assurer l’avenir du français au Québec.

 


[1] Voir Robert Dutrisac, « Les cours de français boudés par les immigrants », Le Devoir, 26 janvier 2016.

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