Relations août 2015

Fragments d'éphémère

Jean-Claude Ravet

Fragments d'éphémère

« Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
À part ça, je porte tous les rêves du monde. »

Fernando Pessoa, Bureau de tabac

L’esprit du capitalisme imprègne notre temps. Tout en vient à être marqué du sceau de l’éphémère : c’est le gage d’authenticité, la forme que tout doit prendre à l’intérieur d’un système de production déchaîné et son corollaire, la consommation effrénée. Le monde, les choses, les êtres et la vie même se voient peu à peu transformés avidement en marchandises, en valeurs, en matériaux, en énergie, en capital. Le provisoire, le jetable, sont la norme, au nom du dogme de la croissance et des profits sans fin.
 
Les élites sont à cet égard des modèles – véritables apôtres des bonnes conduites nous vantant les promesses joyeuses de la malléabilité, de l’adaptabilité et du modelage incessant. Ne pas suivre leur exemple, c’est prendre le risque d’être piétinés par la roue implacable de l’Histoire ou de rejoindre les multitudes de superflus laissés en rade.
 
Mais l’éphémère n’est pas que la forme de vie des serviteurs dociles et parfois même zélés d’un monde où « l’humanité fait figure de damnée » (Walter Benjamin) ; il s’agit avant tout du signe vivant de notre finitude, de la fragilité de la condition humaine, associé intimement au jaillissement de la vie, à l’expérience de la beauté et à la joie de vivre. On se rappellera le film de Wim Wenders, Les ailes du désir. L’ange Damiel, las de recueillir depuis l’apparition de la vie humaine les moindres signes de sa beauté, finit par renoncer à l’éternité pour embrasser la vie – malgré la mort inéluctable, malgré le désespoir possible, la souffrance. Il souhaite ainsi enfin éprouver la vie dans sa chair, la goûter, la sentir, la toucher, tout ce dont il était témoin dans l’espace terne de l’éternité.
 
La fragilité est la matière de la beauté de la vie. La mort, sa compagne. L’éphémère est le fil ténu entre la naissance et la mort sur lequel nous faisons l’épreuve de la vie, de sa profondeur et de sa fugacité vertigineuses. Angoisse, joie, beauté, souffrance, espoir et désespoir sont autant de miroitements de la finitude humaine, qui se combinent dans l’existence, la déployant en quête, en pèlerinage, en exode, en exil, en combat, en deuil ou en fête. L’éphémère accompagne l’existence des choses et des êtres. Il est le souffle qui anime le chant à la beauté du monde, le cri de révolte, la supplique devant le mal qu’affronte l’existence, la louange devant la bonté qui la porte, l’amour qui persiste en nous et qui fait vivre.
 
L’art est certainement une forme émancipatrice de l’éphémère. En plus de nous apprendre à voir – « la réalité sans l’énergie disloquante de la poésie, qu’est-ce ? » (René Char) –, par lui, nous faisons l’expérience de l’inutile comme essentiel. Même l’art le plus évanescent, comme la danse ou le théâtre, nous introduit dans une manière d’être au monde où l’admiration, le recueillement, l’abandon et la célébration sont centrales. L’éphémère ainsi vécu injecte dans l’existence une présence qui persiste dans la durée, demande soin et attention et rappelle notre appartenance à la Terre, en tant qu’êtres sensibles et symboliques.
 
Le politique se révèle, dans la démocratie, une autre forme libératrice de l’éphémère, lui qui plonge ses racines dans la fragilité et la liberté humaines. Il se refuse à leur esquive, à toute forme de mépris à leur endroit sous la forme de cadres politiques qui légitiment le pouvoir de quelques-uns sur une majorité qui aurait vocation d’obéir. Grâce à la parole partagée et à l’action collective, marquées fondamentalement par l’éphémère, la démocratie permet de s’accomplir en tant qu’êtres libres, mais vise à instituer des espaces civiques nécessaires à la poursuite de cette liberté qui a été mise en œuvre. Elle est ainsi indissociable du souci d’un monde commun, où liberté et responsabilité s’embrassent. L’éphémère dans la vie comme dans l’existence est fondamentalement lié à la volonté de persister, d’habiter le monde et le temps.
 
Ainsi, l’art et le politique, mais aussi l’éthique, la spiritualité, le religieux, dessinent les voies de résistance possibles au règne du jetable de notre époque, fondé sur le mépris du monde et de la vie, leur réduction en marchandises dans une volonté de puissance et non de service.
 
L’éphémère de la vie n’implique pas la fatalité d’un avenir bouché, ni la tyrannie du provisoire et de l’accessoire, sans rêve et sans espoir, comme voudraient nous le faire croire les maîtres du temps qui passe. Au contraire, il est une forme de vie dans la liberté qui saisit dans l’instant vécu la réalité porteuse de possibles et qui mobilise nos capacités de création, d’imagination, d’entraide, d’attention à l’autre, d’amour et de révolte. L’éphémère dépouille, en ébranlant les assises routinières de nos vies, en nous ramenant à l’essentiel : une vie dans la liberté et pour autrui, que par toutes sortes d’artifices nous cherchons à esquiver par peur ou par facilité. L’éphémère n’est alors plus vécu comme un alibi à la déresponsabilisation, à l’indifférence, mais comme possibilité inattendue de commencement inouï et inédit.
 
Exister, n’est-ce pas au fond désirer, être habité et mû par un manque infini, insatiable, qui pousse à être ? « Le Désiré, disait Emmanuel Lévinas, ne comble pas le désir, il le creuse » (Difficile liberté, 1976). Le vide qui l’habite est source de vie, souffle d’un monde humain. En libérant du cercle des besoins, il ouvre à l’aventure non pas de conquête mais de solidarité ; il ouvre au monde, à sa profondeur immatérielle, à l’extraordinaire dans la quotidienneté, à l’invisible du visible, à l’infini du fini. À la transcendance de l’immanence. C’est ce que devrait rappeler le partage du pain, en mémoire de Jésus, dans la tradition chrétienne. Ce pain n’est pas fait pour rassasier, mais pour creuser la faim, la faim et la soif de justice – « cette fugitive des camps des vainqueurs », comme disait Simone Weil. Il fait de la vulnérabilité et du partage le socle des rapports humains et de notre rapport au monde.

Fragments d'éphémère

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend