Relations août 2008

Fragilités

Marco Veilleux

Fragilités

« Nous ne pouvons approcher la fragilité que sur la pointe des pieds. D’abord parce que la fragilité que nous rencontrons chez les autres est aussi celle qui est en nous. Ensuite parce que l’expérience de la fragilité peut être autant un moment de grâce qu’une confrontation insupportable à la souffrance et au mal. La fragilité nous renvoie ainsi au mystère de l’être humain. »  

Bernard Ugeux

La fragilité est une chose que l’on constate, que l’on éprouve et dont on parle généralement peu. Qu’elle soit personnelle ou collective, on préfère souvent la cacher et l’ignorer. « Obscène », il faudrait la tenir à l’écart de nos interrogations existentielles et de nos débats sociaux.

Telle n’est pas l’optique de Relations. D’une certaine façon, la prise en compte de la fragilité dans ses multiples formes apparaît plutôt comme un fil d’Ariane parcourant la diversité des sujets qu’aborde la revue. Il serait possible de relire ses différents numéros pour y déceler, en filigrane, cette constante de sa ligne éditoriale. En fait, ce souci, cette reconnaissance et cet accueil « des fragilités » marquent le regard que Relations porte sur le monde, puisqu’ils sont au cœur de la tradition chrétienne et humaniste dans laquelle la revue s’enracine. Cela explique pourquoi ce thème fait aujourd’hui l’objet de notre dossier.

Manifestation de la finitude, des limites et du « mal » qui traversent l’univers et le vivant, la fragilité est incontournable. Elle pose un continuel défi à la liberté, à la justice et à l’égalité dans nos sociétés. Elle ébranle la rationalité, les idéologies, les institutions, les croyances et les valeurs. Elle met à l’épreuve nos solidarités, nos liens sociaux et nos relations affectives. Et, bien sûr, elle atteint directement les individus : maladie physique ou mentale, deuil et souffrance de toute nature, échec amoureux ou professionnel, dépression et dépendances, marginalisation sociale ou économique, violence, anomie et vide spirituel en sont quelques avatars. 

Les fragilités du monde, de nos sociétés et de l’être humain sont criantes. Toute une culture de la puissance, du divertissement et de la consommation nous conduit toutefois à ne pas entendre ce cri ou, pire encore, à l’exploiter pour en tirer profit. Ceci a pour effet que les fragilités peuvent être ignorées, manipulées ou niées, alors même qu’elles s’imposent dans leur brutalité lorsque le monde, les institutions et les personnes craquent et s’effondrent. C’est exactement là que réside le drame : non pas tant que nous soyons tous fragiles et que la fragilité existe, mais plutôt que cette dernière soit refoulée ou instrumentalisée dans nos discours, nos organisations et nos pratiques… Pourtant, nous percevons chaque jour davantage combien la complexité des phénomènes biologiques, psychoaffectifs, sociopolitiques, économiques et environnementaux auxquels nous devons faire face nous pousse dans nos derniers retranchements : là où la reconnaissance de nos fragilités est un préalable à toute recherche d’accompagnement, de discernement et de transformations véritables.

Ce dossier permet donc d’aborder les questions ultimes de l’existence et du vivre-ensemble. Y affleurent les enjeux de sens, les quêtes spirituelles et religieuses, de même que la radicalité du politique. Sur un plan personnel, en effet, la fragilité nous confronte à l’énigme de la finitude et de la mort. Sur un plan collectif, elle nous place devant l’énigme du lien social. C’est pourquoi, à travers les articles que vous lirez en ces pages, s’esquisse finalement un appel au développement d’une « éthique de la fragilité ». Celle-ci tiendrait compte de nos vulnérabilités personnelles et collectives, ce qui nous donnerait certainement un peu plus de modestie, d’intelligence et d’humanité.

Une telle éthique n’est toutefois possible que dans la mesure où nous reconnaîtrons que la fragilité n’est pas « accidentelle », mais bien plutôt « structurelle » – c’est-à-dire qu’elle est constitutive de tout système, qu’il s’agisse de notre corps, de l’organisation sociale, des institutions religieuses, politiques et démocratiques, des écosystèmes, etc. Ainsi, une éthique de la fragilité serait un garde-fou contre les dérives de nos fantasmes de toute-puissance, la démesure de nos désirs et notre funeste tendance à exploiter aveuglément la nature, le bien commun et le « prochain » – surtout lorsque ce dernier est pauvre, marginalisé et sans voix.

Si l’on juge une société à sa façon de traiter les plus faibles, cette éthique de la fragilité représente en fait une véritable éthique sociale. Elle est fondée sur cette « cette solidarité des ébranlés » dont parlait le philosophe Jan Patocka, une solidarité que Relations souhaite, sans cesse, remettre au centre de son analyse.

 

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