Relations août 2008

Fragilités

Marco Veilleux

Fragiles relations…

La popularité des sites de rencontres sur Internet est symptomatique autant de la recherche que de la fragilité des liens affectifs dans nos sociétés. La quantité d’argent, de temps et d’espoirs que plusieurs de nos contemporains y investissent fait de ces réseaux un marché fort lucratif. Hommes et femmes, jeunes et vieux, hétérosexuels et homosexuels : un nombre effarant d’individus sont branchés au cyberespace en quête de relations amicales, amoureuses, sexuelles… ou les trois à la fois. Si le rêve du match parfait en fait fantasmer plus d’un, il semble toutefois que cet univers virtuel enferme souvent les internautes dans une logique où le désir s’enflamme, se multiplie et se consume à haute vitesse. Le cycle des passions et des désillusions s’accélère alors au rythme des histoires sans lendemain. Chacun en vient ainsi à administrer ses « contacts » comme on gère, en bourse, un portefeuille de titres spéculatifs.

Il ne s’agit pas ici de porter un jugement moral sur ces sites et sur ceux qui les fréquentent, mais plutôt de reconnaître, à la lumière de ce phénomène socioculturel, la fragilité grandissante de nos relations affectives. Surtout lorsque celles-ci sont colonisées par la technologie et instrumentalisées par le marché.

Le Web est un fabuleux outil de communication donnant accès à une mine d’informations et de connaissances. Il comporte cependant un « vice structurel » : il fonctionne en mode binaire. Tout y procède d’une logique « 1-2 » : oui/non; entrer/supprimer; accepter/refuser; chercher/trouver… L’idiome d’Internet se caractérise par le principe de l’exclusion du tiers; il ignore tout ce qui ne peut être saisi dans une équation duale. Cela est d’ailleurs au fondement de son efficacité technique.

L’humain, toutefois, est irréductible à un tel encodage binaire. Devant l’écran spéculaire de son ordinateur, l’internaute en quête de relations investit donc « son désir du désir de l’autre » (selon la célèbre formule de Jacques Lacan) dans un univers qui, par définition, ne peut que l’aliéner. En effet, en « formatant » les rapports humains sous un mode virtuel et duel, les sites de rencontres réduisent la complexité des personnes, de leurs désirs et de leur histoire. Ils en font des produits en ligne, disponibles et en concurrence sur le vaste marché dérégulé du cyberespace. Les sujets y sont « abstraits » de leur corps – en tant que « présence réelle » de soi et de l’autre – car, sur le Web, ce sont évidemment des mots, des images, des informations et des émotions désincarnés qui se transigent. C’est le règne de l’imaginaire propice à tous les fantasmes et aux jeux de séduction qui s’accompagnent fréquemment de demi-vérités, de feinte des sentiments, si ce n’est carrément de tromperie. D’où la déception de plusieurs lorsque, rencontrant « en personne » une ou un cybercorrespondant, ils découvrent inévitablement que les rapports avec cette dernière ou ce dernier risquent d’être plus ardus et moins excitants que dans le monde virtuel… Si certains arrivent alors à briser le miroir pour s’engager dans de véritables relations interpersonnelles, d’autres semblent prisonniers de la Toile. Ils y collectionnent les contacts fugitifs et les amourettes à répétition, dérivant dans la fuite d’un réel qui leur apparaît toujours plus insatisfaisant – la cyberdépendance étant la manifestation extrême de cette souffrance. 

Parallèlement à cette explosion de la fréquentation des sites de rencontres, un autre phénomène socioculturel peut aussi éclairer l’état de nos relations affectives. Je pense à ces écoles où l’on enseigne le tango, la salsa et d’autres « danses de salon ». Depuis quelques années, en effet, celles-ci font fureur et se multiplient à Montréal et ailleurs au Québec. Des gens de toutes les générations se passionnent pour ces danses en couple qui permettent, en quelque sorte, de réapprendre comment deux personnes peuvent entrer « socialement » en relation – autrement que sous le mode virtuel du Web ou par le biais d’une aventure instantanée.

Les planchers de danse sociale seraient-ils devenus un des rares lieux, dans notre culture « virtualisée » et hypersexualisée, où l’on peut faire l’apprentissage d’un rapport à autrui qui passe par une autre médiation que celle de la technologie ou de la promiscuité sexuelle?

Cette popularité de la danse en couple peut être interprétée comme une allégorie porteuse de signification en ce qui a trait à l’intelligence des relations humaines. Que faut-il, en effet, pour qu’il y ait une danse? Toujours trois choses : un « guideur », un « guidé » et de la « musique ». Lorsqu’un couple danse, il entre donc en mode ternaire. Les partenaires, délogés de leur fusion imaginaire ou de leur face-à-face duel, y apprennent à se situer avec justesse autour d’un vide où la musique – et à travers elle le mouvement qu’elle impulse aux corps – crée du « jeu ».

La danse est une suite de figures où prennent forme des mouvements de distance et de rapprochement entre les partenaires, traçant ainsi dans l’espace le fragile récit d’une possible « rencontre ». Par la succession d’équilibres et de déséquilibres qui caractérisent chacun des pas et des déplacements du couple, la danse transfigure cette fragilité du rapport à l’autre en une symbolique signifiante. À cet égard, pensons à ces magnifiques tangos argentins ou à ces flamboyantes salsas cubaines qui dramatisent avec style la passion et la tendresse autant que la violence et la fragilité de l’amour.

Lorsqu’un couple de danseurs arrive ainsi à communier véritablement au même rythme – celui-ci jouant le rôle d’un tiers à qui se livre le corps de chacun d’eux –, il quitte alors le mode des relations binaires pour entrer dans l’élaboration d’un rapport ternaire. L’esthétique devient alors métaphore éthique. Elle met en scène la fragilité – qui est aussi la beauté – d’une relation à l’autre où il y a de l’Autre.

Fragilités

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