Relations août 2008

Fragilités

Jean-Claude Ravet

Fragile démocratie

La démocratie a été, à l’origine, une étrange invention politique fondée sur une intuition faisant de la fragilité de la parole et de l’agir collectif et solidaire le fondement même du pouvoir – ce que les autres formes politiques cherchaient, à leur manière, à esquiver, à dépasser ou à corriger. Pour elles, le savoir s’opposait à la parole, et l’agir d’un seul, à la multitude comme la clarté au flou.  Ainsi la pluralité humaine – les êtres parlants et agissants – était disposée en troupeau et neutralisée par le pouvoir d’un seul (tyrannie et monarchie) ou de quelques-uns (aristocratie et oligarchie). Les affaires humaines ne concernaient pas l’ensemble de la communauté, divisée entre les bien nés, les riches, les forts, ceux qui savent, et les basses conditions, les pauvres, les faibles, les ignares. Aux uns le commandement, aux autres l’obéissance.

La démocratie a bouleversé cette répartition des rôles et des fonctions et institué la pluralité humaine, le partage de la parole, les débats entre citoyens, qui étaient dépréciés, au centre de la cité. L’efficacité n’était plus l’idéal, ni la technique, le modèle. Ce qui était central, ce n’était pas l’exercice de la force, mais l’égalité et la responsabilité de tous – comme êtres de parole – dans l’édification de la cité et le fait que la communauté humaine plurielle, conflictuelle, participait à sa propre constitution. La démocratie inaugurait ainsi une nouveauté inouïe dans l’ordre du pouvoir politique qui s’opposait jusque-là à la fragilité de la parole et de l’agir, lui préférant la puissance du « savoir » et de la technique dictant ses plans. Mais si elle continue de nourrir l’imaginaire politique, la démocratie reste encore une exception dans l’histoire – les régimes politiques qui portent aujourd’hui ce nom sont le plus souvent des oligarchies libérales.  

La modernité capitaliste, en effet, est demeurée héritière de la conception politique cherchant à remédier à la fragilité de la parole partagée et de l’agir solidaire, plutôt qu’à l’accueillir. Elle l’a même affermie en introduisant un élément nouveau : la méthode. La société moderne, c’est l’organisation méthodique des fonctions et des rôles de telle sorte que tout fonctionne efficacement, sans heurt. Au grand bonheur des possédants. Il s’agit encore de discipliner la pluralité humaine, brouillonne, chaotique et inefficace, et de neutraliser la participation active des citoyens à la vie politique, en lui substituant l’administration des choses et la gestion d’experts.

Ce qui est supposé par là, et que la fragilité démocratique remet radicalement en cause, outre le pouvoir de quelques-uns sur la majorité, c’est un rapport au monde fondé sur la maîtrise technique, la production économique, la logique instrumentale, ramenant les choses et les êtres à leur seule utilité. Cette manière d’être fait l’impasse sur notre appartenance au monde, qui nous habite autant que nous y habitons, et sur notre dette envers autrui – à qui nous devons d’advenir à nous-même et au monde. C’est là la dimension symbolique de l’existence humaine, essentielle – fond nocturne de la vie que l’art explore, mais que le politique esquive. La fragilité démocratique l’affronte au contraire, révélant une autre manière d’être au monde, qui assume l’expérience éprouvante et périlleuse de la liberté comme lieu d’humanisation. La contingence de l’existence, sa finitude, son manque et sa vulnérabilité ne sont plus seulement de l’ordre de l’expérience intime, privée. C’est sur cet ébranlement du sol que la cité peut alors se construire : solidarité et communauté des ébranlés, voués à la vie dans et pour la liberté, dont parlait Patocka.

C’est là faire confiance à la fragile condition humaine. La vulnérabilité est solidarité, le manque, désir, la dette, dévouement. S’en détourner, c’est se défigurer et le monde avec soi. « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde », disait Kafka, reconnaissant que le monde n’est pas simplement devant soi, mais notre condition d’existence. Fourmillant de mots et de symboles autant que de choses et d’êtres, il nous pénètre, nous traverse et nous contient. À l’issue du combat, la vie humaine en sort blessée, grandie : blessure sensible, ouverture du côté de la nuit du monde, du côté du silence où se déploie la parole – existence dans le déracinement.

Toutefois… parmi nous règnent en maîtres les titans. Puissances militaires, technologiques, financières, culturelles, ils se sont alliés pour conquérir les moindres recoins du monde, franchir les frontières du vivant, assujettir la vie, marquer du signe de piastre les visages et les âmes, la terre et la nature, les comportements et les rêves – et mobiliser tout et tous au service de la démesure. Des troupes d’élites prennent d’assaut le corps et l’esprit, la nuit obscure et le silence – les quadrillent, les fichent, les ratissent – y traquant toute fragilité revêche qui s’y terre, reliquat d’un autre temps, indigne des titans, insulte à leur triomphe, semence de sédition. Ainsi fait-on partout l’éloge de leur avancée triomphale de sorte que tous sachent que les titans ont pacifié le monde…

L’heure est à la résistance.

 

Fragilités

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