Relations novembre 2007

Nouveaux visages de la migration

Chalmers Larose

Flux migratoires et mondialisation

L’auteur est chercheur associé au Centre de recherche sur l’immigration, l’ethnicité et la citoyenneté de l’UQAM

La migration est un enjeu de puissance économique pour les États. Mais pourront-ils négliger encore longtemps de considérer ce phénomène complexe sous l’angle du respect des droits humains? Une refonte du paradigme dans lequel on conçoit les politiques migratoires s’impose.

L’intensité et la variété des flux transnationaux des personnes dans le monde semblent être un aspect central de la mondialisation croissante de l’économie. Le rapport de l’Organisation internationale de la migration abonde en ce sens quand il note que « la marée montante d’individus qui traversent les frontières est l’un des indicateurs les plus crédibles de l’intensité de la mondialisation » (La migration dans le monde, 2003). Or, les chiffres publiés par les organismes internationaux nous permettent de mettre en perspective cette poussée migratoire. Par exemple, selon les estimations faites en 2006 par l’organisme onusien World Population Prospects, au cours de l’année 2005, ce sont autour de 191 millions de personnes – soit un peu plus de 3 % de la population mondiale – qui vivaient dans un pays autre que celui dans lequel ils étaient nés. Avec 38 millions d’immigrants en 2005 (soit environ 13 % de leur population), les États-Unis demeurent encore la principale destination migratoire. La communauté européenne suit, avec 64 millions d’immigrants en 2005.

La distinction longtemps faite par les chercheurs voulant qu’il existe des pays d’émigration et des pays d’immigration est cependant en train d’être relativisée. Certes, 33 des 45 pays les plus développés (dont l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et la plupart des pays les plus peuplés de l’Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest) continuent d’être des receveurs nets de migrants internationaux. De la même manière, les pays d’origine des migrants, par ordre d’importance, demeurent la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique et les Philippines. Ces données montrent que le mouvement de populations des régions les moins développées vers les régions les plus développées domine toujours le portrait de la migration mondiale.

Toutefois, ces flux ne sont plus exclusivement unidirectionnels. Actuellement, plus de la moitié de l’ensemble des migrants vivant dans les régions les moins développées viennent aussi de l’Asie, autour de 25 à 30 % de l’Amérique latine et des Caraïbes, et le reste de l’Afrique. Plusieurs pays ou zones appartenant aux régions les moins développées attirent des migrants en grande quantité, incluant Hong Kong (Chine), Israël, le Koweït, la Malaisie, le Qatar, l’Arabie Saoudite, Singapour, l’Afrique du Sud, la Thaïlande et les Émirats arabes unis. Plusieurs pays africains reçoivent des flots de réfugiés venus de pays voisins. Le Moyen-Orient émerge aussi comme un receveur majeur de migrants et constitue une importante société d’accueil pour les travailleurs non qualifiés de l’Asie du Sud et du Sud-Est.

Ce portrait met en relief la dimension économique de l’enjeu migratoire. Aujourd’hui, les flux transnationaux des personnes sont plus que jamais fortement influencés par les facteurs qui sont intimement liés aux orientations dictées par le marché de l’emploi et du travail, tant à l’intérieur des pays que des zones économiques. Mais au-delà des pures considérations économiques, les politiques migratoires devront davantage s’articuler à l’intérieur d’un paradigme qui intègre la dimension humaine et sociale.

Un discours tronqué

Les économistes néolibéraux s’entendent pour dire que la mondialisation ne peut se concevoir sans le facteur que représente la mobilité de la main-d’œuvre. Dans leur optique, la compétition entre les travailleurs constitue un des principaux facteurs permettant de réduire les coûts de production, d’apporter un savoir-faire additionnel et de mettre à la disposition de l’entreprise une expertise qualifiée et en demande constante. Ce raisonnement dérive de la certitude que la migration a toujours été une caractéristique centrale des économies les plus dynamiques et les plus productives du monde. Aujourd’hui même, en dépit des restrictions et des controverses sur cet enjeu, les pays les plus riches continuent « d’importer » de la main-d’œuvre étrangère. Par exemple, en Europe, la Suisse et le Luxembourg sont les deux pays qui ont le plus haut taux d’immigrants, tout en étant les économies les plus prospères de la région. Un quart de la population de Singapour est constituée de personnes migrantes, mais c’est aussi l’État le plus riche de l’Asie du Sud-Est. Enfin, aux Émirats arabes unis, le pôle économique en croissance dans la région du Golfe, 85 % de la population en âge de travailler vient de l’étranger.

Il existe une corrélation entre les flux d’immigration et la croissance économique des pays plus développés. Plus l’économie se mondialise, plus les États et les entreprises verront la conquête de main-d’œuvre à bon marché comme un moyen pour maximiser leur puissance. Selon les estimations faites en 2006 par l’Organisation des Nations unies, depuis 1960, les régions les plus développées ont été les nettes bénéficiaires des flux migratoires en provenance des régions les moins développées. Au cours de la période 1990-2000, ces régions les plus développées ont gagné annuellement 2,5 millions de migrants.

Cependant, cet impact macroéconomique masque la question de l’impact social et politique des migrations, beaucoup plus problématique. Les populations nationales craignent souvent les conséquences négatives de cette mobilité des personnes et de la main-d’œuvre. Les problèmes relatifs à la cohésion du tissu social ainsi que les répercussions sur la préservation de la culture nationale, les programmes sociaux et les salaires des travailleurs locaux font l’objet de préoccupations de la part des populations et des gouvernements des pays receveurs de migrants. Il y a lieu également de signaler les difficultés d’intégration sur le marché du travail rencontrées par les immigrants. Celles-ci peuvent être liées à des facteurs de tous ordres, notamment à la reconnaissance de leurs compétences techniques et à la précarité de leur statut ou encore au racisme, à la xénophobie, à la discrimination et aux préjugés qui circulent au sein de la population et des employeurs locaux, etc.

La logique compétitive

Avec la mondialisation et les changements technologiques qui l’accompagnent, les économies développées et celles dites en émergence font désormais face à un accroissement de la demande globale de travailleurs spécialisés et non spécialisés. Pour les pays de l’Amérique du Nord et de l’Europe, la compétition est désormais tournée vers une course pour la sécurisation d’un « réservoir de migrants » de talent. C’est ainsi que ces pays ont rapidement procédé à l’implantation de plusieurs nouveaux programmes destinés à attirer des migrants possédant un savoir-faire technique. Ils ont aussi rénové des programmes qui existaient déjà en les rendant plus attrayants aux migrants potentiels.

De même, au cours des deux dernières décennies, les pays de l’Asie de l’Est ont eux aussi connu une croissance économique rapide et plusieurs d’entre eux se sont tournés vers le travail des migrants dans le but de combler des postes destinés aux travailleurs non qualifiés. Hong Kong (Chine), le Japon, la Corée du Sud, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande, par exemple, sont tous devenus des pays qui reçoivent des migrants non qualifiés en provenance de pays voisins moins développés de l’Asie du Sud-Est. Un nombre croissant de pays à hauts revenus ont également bonifié leurs programmes destinés à ces migrants non qualifiés travaillant dans le secteur agricole (le Canada, par exemple, par l’entremise de son Programme des travailleurs agricoles saisonniers des Antilles et du Mexique). On exploite ces travailleurs non qualifiés afin de maintenir les coûts de production les plus bas possibles et les prix concurrentiels. Cela contribue à segmenter le marché du travail d’une manière qui limite la montée des prix et des salaires. Il est déplorable de constater que les politiques d’immigration reflètent davantage ce rapport coût-bénéfice très réducteur qui reproduit un réflexe mercantile faisant abstraction des dimensions et des conditions de la personne humaine.

Cette compétition mondiale pour les travailleurs qualifiés et non qualifiés engendre de lourdes conséquences pour les pays moins développés. Par exemple, les trois quarts des migrants d’Afrique et de l’Inde qui entrent aux États-Unis sont hautement scolarisés. Selon certaines estimations, 70 000 professionnels et diplômés universitaires quittent chaque année les pays d’Afrique avec l’objectif de travailler en Europe et en Amérique du Nord. C’est une situation dramatique pour les pays à bas salaires, car la fuite des cerveaux contribue à réduire leur capacité de développement autonome.

Quant aux travailleurs non qualifiés, ils sont souvent en proie à des abus, des discriminations et des exploitations de toutes sortes. Dans les pays de source, les agences de recrutement et d’autres intermédiaires peuvent demander des sommes exorbitantes aux travailleurs migrants. Au Bangladesh et en Inde, par exemple, les frais moyens demandés à ceux qui souhaitent aller travailler dans une des destinations majeures du Golfe sont estimés entre 2000 et 2500 dollars – soit environ 80 % de ce que les migrants non qualifiés peuvent espérer gagner au cours de leur première année de travail (Rapport Human Rights Watch, 2004). Ces travailleurs se trouvent le plus souvent en situation de vulnérabilité en raison, entre autres, de l’éloignement de leur pays d’origine, d’éventuelles difficultés tenant à l’apprentissage d’une nouvelle langue et à la méconnaissance des lois et des pratiques concernant l’emploi. Dans des moments de tension comme ceux découlant des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, ils sont les premiers à être ciblés comme « risques à la sécurité ».

Une telle situation requiert que l’on mette en pratique les dispositions contenues dans la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies dans sa résolution 45/158 du 18 décembre 1990. Ces dispositions prévoient, entre autres, la non-discrimination en matière de droits et le respect des droits humains pour tous les travailleurs migrants. Il est aussi urgent de sortir le phénomène migratoire d’une appréciation strictement sécuritaire.

Du bien-fondé des politiques

Plusieurs pensent que les flux migratoires internationaux offrent une voie effective pour les personnes pauvres leur permettant d’échapper à leur condition. Si tel était le cas, la migration serait une fois pour toutes un antidote à la pauvreté – au même titre que le seraient, comme le croient aveuglément les néolibéraux, le commerce et la démocratie devant la perspective de la guerre. Il faudrait ainsi inciter les travailleurs des pays pauvres à se constituer en réserve de main-d’œuvre prête à partir vers un eldorado providentiel! Cette thèse fort contestable repose principalement sur la fréquence et l’ampleur des remises de fond injectées dans l’économie des pays dits « de source » des migrants. On estime par exemple qu’en 2004, le montant total de ces fonds transférés représentait 160 milliards de dollars. Dans certains pays comme le Salvador, l’Érythrée, la Jamaïque, la Jordanie, Haïti, le Nicaragua, pour ne citer que ceux-là, les transferts de fonds peuvent représenter plus de 10 % du revenu national.

Or, la corrélation entre émigration, croissance économique et réduction de la pauvreté n’a pas été prouvée. Il serait donc inapproprié pour les États de source de suggérer l’émigration de leurs citoyens comme facteur et engin de développement et de progrès. Au contraire, il est nécessaire de faire intervenir dans l’analyse de l’équation migratoire actuelle la question de l’efficacité des politiques. Celles-ci sont-elles adaptées aux nouveaux enjeux et défis tracés par la nouvelle problématique migratoire dans une économie globalisée? En effet, si les inégalités persistent au même rythme dans les décennies à venir, le nombre de migrants potentiels ira en augmentant et nourrira l’obsession sécuritaire et le contrôle des frontières qui ne représentent guère une stratégie adaptée.

La migration est, à l’heure actuelle, un enjeu de puissance des États. On ne l’appréhende guère dans les sphères du pouvoir qu’à partir de son fondement et de sa rationalité économiques. Elle implique plutôt un regard sur la condition humaine dans toutes ses dimensions. Cela requiert une refonte du paradigme dans lequel on conçoit les politiques migratoires. Alors que les politiques nationales en matière de migration sont en priorité formulées sur la base d’intérêts économiques nationaux, leur impact a des répercussions plus larges sur les États et les régions, au-delà des pays concernés. Les gouvernements ne peuvent plus ignorer le caractère global de phénomènes qui, longtemps, pouvaient être abordés par le biais d’une pure logique nationale. La migration internationale doit être une priorité politique afin de promouvoir une coopération interétatique plus poussée et institutionnalisée qui inclurait de nombreux acteurs de la société civile. Cette coopération devrait avoir pour but ultime l’humanisation des politiques.

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