Relations novembre-décembre 2017

L’auteur, sociologue, est pasteur de l’Église unie à Québec

La réforme protestante, dont on célèbre le 500e anniversaire en 2017, a enclenché une dynamique de réforme qui n’a de cesse de redéployer l’héritage de Jésus de Nazareth.

 

Dans la constellation d’institutions se réclamant de l’héritage spirituel de Jésus de Nazareth, qui constitue « l’Église », il s’en trouve toujours parmi elles, grandes ou petites, pour se dire les seules vraies, c’est-à-dire les seules conformes à l’esprit du moment fondateur. Cette prétention de l’institution d’être en train d’accomplir le mouvement des origines inhibe en réalité sa capacité à réaliser ce à quoi elle prétend – bien que pas complètement.

En effet, à cause des contradictions flagrantes entre l’héritage des évangiles que transmet l’institution et ses propres pratiques, ont émergé, à toutes les époques, des protagonistes, individuels ou collectifs, animés par l’inspiration d’une reviviscence de l’expérience fondatrice. Dans la mesure où cette intention se tenait dans les limites d’une manière de penser et de se comporter que l’institution pouvait intégrer sans se remettre radicalement en question, cette dernière a pu récupérer ces mouvements de réforme. Par contre, quand la quête de l’authenticité originelle touchait le nerf sensible des compromissions de l’institution dans sa vie interne et son rapport à la société ambiante, les hommes et les femmes qui en ont été les acteurs en ont payé le prix, parce que comme Jésus, ils évoluaient dans des sociétés où les libertés d’expression et d’association étaient surveillées et réprimées, dans une connivence serrée entre pouvoirs publics et institutions religieuses. Or, voilà qu’au XVIe siècle, en raison d’une conjoncture propre à l’époque, cette étanchéité du contrôle institutionnel sur le rapport à l’expérience fondatrice se fissure.

L’événement déclencheur dont nous célébrons cette année le 500e anniversaire est la publication par le moine, exégète et théologien allemand Martin Luther, le 31 octobre 1517, d’un argumentaire théologique contre le commerce des indulgences, une des turpitudes ecclésiastiques de l’époque. Reçue comme une rébellion par la hiérarchie ecclésiastique, l’intervention de Luther aurait pu lui valoir la destinée fatale subie avant lui par plusieurs porteurs d’intentions réformatrices. Mais la division de l’Allemagne d’alors entre plusieurs princes et le soutien reçu de quelques-uns d’entre eux lui éviteront ce sort funeste. À la faveur de cette conjoncture, en effet, et d’autres comparables ailleurs en Europe, s’instaure un moment charnière que l’histoire a consacré sous le vocable Réforme. En réalité, ce qui s’enclenche alors est ce qu’on pourrait appeler une filière réformatrice, un enchaînement de séquences interdépendantes d’actions et de réflexions aboutissant jusqu’à nous à travers des avancées, des reculs et de nouvelles avancées. S’il n’est pas possible de tout dire à son propos en quelques mots, on peut néanmoins évoquer trois moment forts qui ont marqué son parcours jusqu’à notre époque : l’apport de Martin Luther, notamment sa lecture biblique ; l’émergence de l’exégèse historico-critique qui tente de restituer Jésus dans son historicité ; et le développement d’une théologie de la libération contextualisée et concrétisée dans des communautés chrétiennes de base en Amérique latine et ailleurs dans le monde, renouant avec un Jésus libérateur.

Luther et la Bible
Tous les courants de la Réforme ont eu en commun de vouloir recentrer la foi chrétienne sur l’essentiel, en focalisant sur la Bible, en en faisant une étude savante et en déniant à l’institution le droit de s’en autoproclamer la seule interprète autorisée. Elle a été traduite en langues vernaculaires et a ainsi été mise entre les mains du peuple chrétien, guidé dans sa lecture par la prédication des pasteurs. L’apport spécifique de Luther tient à la manière dont il a mené ce recentrement sur la Bible. Sa relecture va, en effet, à l’encontre de la position doctrinale classique qui, en matière d’autorité et d’interprétation de la Bible, attribue le même caractère sacré à tous les livres qui la composent : soit ils appellent la venue de Jésus Christ, soit ils lui rendent témoignage. Luther, lui, introduit explicitement l’idée d’une clé de lecture qui leur confère une importance inégale. Il la trouve dans la lettre de Paul à la communauté chrétienne de Rome (Rm 3, 21-28). À partir de son propre cheminement spirituel tourmenté, dans l’ambiance d’une religion dominée par la peur de la damnation éternelle et l’angoisse de n’en faire jamais assez pour mériter son salut, Luther vit une expérience de libération au contact de l’affirmation de Paul selon laquelle il est « justifié », c’est-à-dire rendu « juste » aux yeux de Dieu non par ses œuvres, mais par pure « grâce », par don gratuit de Dieu. Il n’y a qu’à répondre à cette grâce par le moyen de la foi seule, en acceptant avec confiance d’être accueilli par Dieu. Pour Luther, les livres de la Bible ont une valeur proportionnelle à ce qu’ils contiennent de cette annonce de la gratuité du salut.

Cette priorisation radicale de la dimension personnelle et surnaturelle du salut aura cependant chez Luther son côté sombre, comme chez beaucoup d’autres après lui. Elle fera de lui, dans son alliance avec des princes et seigneurs, un complice du martyre de son contemporain, le pasteur Thomas Müntzer. À la manière apocalyptique, ce dernier avait découvert sur le terrain, avec les paysans opprimés et révoltés, une autre dimension de la libération en Jésus Christ : la dimension sociopolitique. Il faudra quelques siècles encore pour qu’un déplacement de la clé de lecture luthérienne de la Bible, dans un contexte culturel tout autre, confère une centralité à un sens jusque-là occulté et refoulé. La filière réformatrice passera par plusieurs étapes alors imprévisibles avant d’y arriver.

L’exégèse historico-critique
Dans le contexte des Églises allemandes de la Réforme, passées rapidement du stade de mouvement à celui d’institution, s’ouvre une nouvelle brèche permettant à la filière réformatrice de se poursuivre. Cette reprise est favorisée par la relative et graduelle autonomisation des facultés de théologie protestante, principalement luthériennes, à l’égard de la hiérarchie de leur Église de référence. Dans l’évolution de ce processus, la plupart de leurs professeurs en arriveront à se considérer davantage comme des chercheurs que comme des formateurs de pasteurs devant s’inscrire dans la ligne des patrimoines doctrinaux établis. L’approche apologétique des textes bibliques perd du terrain au profit d’une approche dite « historico-critique », en ce sens qu’elle met à profit les progrès des sciences humaines, de la linguistique à l’archéologie en passant par l’histoire, pour fonder une juste interprétation des textes. C’est dans cette mouvance qu’au XIXe siècle est lancé le mot d’ordre du retour au Jésus historique, ce qui donne lieu par la suite à plusieurs tentatives de rédaction de « vies de Jésus[1] ». Malgré l’effet perturbateur sur les consciences des croyants des conjectures issues de ces recherches, notamment en raison de l’autorité que leur confère leur prétention à la scientificité historique, le recentrement sur la figure de Jésus au plus près de son historicité, dont elles sont porteuses, instaure un nouveau chaînon de la filière réformatrice.

Une compréhension actualisée et historiquement incarnée de ce que Jésus appelle « règne de Dieu » est sous-jacente à cette réflexion. Dans la bouche du Jésus des évangiles de Matthieu, Marc et Luc, ce terme, tiré du vocabulaire sociopolitique de sa tradition biblique, sert à évoquer le projet de Dieu pour l’humanité vivant en société, projet à faire advenir en ce monde dans lequel nous vivons tout en étant toujours en attente de sa plénitude par-delà ce monde. En décalage par rapport à une vie chrétienne axée principalement sur le rite, les dévotions, les observances, la lecture historico-critique des évangiles inspire une « mystique pratique » où prédomine le service humain. Au XXe siècle, le pasteur, théologien et précurseur de la médecine humanitaire Albert Schweitzer sera une figure exemplaire de cette mystique.

Émergence d’une théologie de la libération
En parallèle ou en convergence avec la quête du Jésus historique, on assiste, à compter du XIXe siècle et toujours en Allemagne, au formidable essor d’une libre spéculation théologique en conjonction avec les systèmes philosophiques dans l’air du temps. Ce qui s’était produit dans l’Antiquité tardive avec Augustin (relisant Platon), puis au Moyen Âge avec Thomas d’Aquin (relisant Aristote), se reproduit à l’égard de l’idéalisme philosophique (Kant et Hegel), puis, plus tard au XXe siècle, du matérialisme historique (Marx et les philosophes dans sa ligne de pensée).

Dans Le Principe Espérance (trois tomes publiés entre 1938 et 1947), Ernst Bloch, un philosophe marxiste hétérodoxe qui donne toute sa place à la dimension culturelle dans les rapports sociaux, interpelle la théologie chrétienne sur son propre terrain. Son athéisme libère l’utopie de Jésus de son interprétation éthérisée comme pure projection dans l’au-delà et la tourne vers une action collective basée sur l’activation des « possibles non encore réalisés », identifiables dans la réalité sociale. Jürgen Moltmann, pasteur et théologien allemand de tradition réformée, se réfère à Bloch à plusieurs reprises dans sa Théologie de l’espérance (1964). Il y voit l’espérance comme « une force historique suscitant des utopies créatrices, par amour pour l’homme qui souffre et pour son monde qui n’est pas réussi » (p. 395). Cette théologie aura une grande influence dans l’émergence du courant théologique le plus important de notre époque et s’inscrivant dans la foulée de la filière réformatrice : la théologie de la libération.

En 1968, le Brésilien Rubem Alves, en exil aux États-Unis après avoir été dénoncé comme subversif par des membres de l’Église presbytérienne dans laquelle il exerçait son pastorat – le Brésil était en pleine dictature –, complète un doctorat à la faculté de théologie de Princeton avec une thèse intitulée Towards a Theology of Liberation (« Vers une Théologie de la libération »). L’influence de Moltmann y est à la fois explicitement reconnue et critiquée. Dans l’ouvrage Théologie de la libération, publié en espagnol en 1971, qui deviendra la rampe de lancement de cette théologie, le théologien catholique péruvien Gustavo Gutiérrez reconnaît l’enchaînement des influences de Bloch et de Moltmann tout en poursuivant la réflexion critique engagée par Alves. Dans cette théologie, en contrepartie d’une lecture de la Bible sous l’angle du salut personnel, à la manière de Luther, est amplifié tout ce qui relève de la libération collective, depuis le manifeste de Nazareth de Jésus (Luc 4, 16-21) en remontant jusqu’au livre de l’Exode et en passant par les prophètes. Dans la foulée des Béatitudes, le thème de l’option préférentielle pour les pauvres est prédominant et ira en s’élargissant pour prendre en compte toutes les formes d’oppression, en affrontant ouvertement les rapports sociopolitiques qui leur sont liés. Les hommes et les femmes qui assumeront cette option le feront souvent au prix de leur vie.

Le foyer principal de la filière réformatrice se déplace alors de l’Europe vers l’Amérique latine. Il aura néanmoins fallu les recherches sur le Jésus historique, nées au XIXe siècle avec l’exégèse historico-critique, principalement allemande, pour que s’ouvre le passage facilitant cette redécouverte du Jésus « réel », en situation d’alliance avec les hommes et les femmes opprimés de son temps. Ces recherches ont rendu possible l’émergence fragile, à contre-courant, d’une « manière d’être-Église », actualisant le mouvement fondateur en Jésus.

Encore faut-il garder bien présent à l’esprit que, comme d’autres percées théologiques avant elle, la théologie de la libération aurait pu se développer en vase clos, dans la sphère intellectuelle. Elle a eu le retentissement qu’on lui connaît parce qu’elle est devenue la référence théorique d’un mouvement de théologie pratique actualisant l’évangélisation comme une éducation populaire libératrice. Les communautés ecclésiales de base peuvent en effet être considérées comme une expression « pratique », « concrète » de la théologie de la libération. Bien qu’ayant subi le ressac de la répression ou de la récupération institutionnelle – comme toute résurgence actualisée d’un mouvement fondateur dans une institution –, la nouvelle configuration d’Église qui s’est dessinée en Amérique latine et ailleurs dans le monde survit et se relance. La forme spécifique adoptée par la filière réformatrice pour notre époque suit son cours.

 

[1] Genre littéraire qui a eu cours de Hermann Samuel Reimarus au XVIIIe siècle jusqu’à Albert Schweitzer et son ouvrage synthèse sur l’histoire des « vies de Jésus », publié en 1906 : The Quest of the Historical Jesus, Paperback, 1998.



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