Relations novembre 2004
Feu le sens
L’auteur est professeur de sociologie au Collège Lionel-Groulx; il a publié L’industrie de la mort, aux éditions Nota bene, en 2001
Par quelles circonstances historiques les funérailles ont-elles pu émigrer dans les chapelles multicultes de la grande entreprise? Quelle dynamique sociale a permis le mariage, autrefois impensable, entre le capital et le sens?
D’un rôle secondaire dans la première moitié du XXe siècle, l’industrie funéraire et ses professionnels n’ont cessé d’accroître leur pouvoir dans la gestion des funérailles. Récemment, la grande entreprise a réussi à liquider sa vieille alliance avec l’Église en réunissant, sous le même toit, la sphère marchande et la sphère du sens. Concrètement, la grande entreprise et les multinationales de la mort disposent aujourd’hui des infrastructures nécessaires, c’est-à-dire des salles d’exposition, des cimetières privés, des mausolées, des salles de réception et, nouvellement, des chapelles multicultes pour gérer, en quelques heures, la totalité des obsèques. Par quelles contingences historiques les funérailles ont-elles pu émigrer dans les chapelles multicultes de la grande entreprise? Comment l’Église a-t-elle pu être matériellement et symboliquement évincée des funérailles? Et, surtout, quelle est la dynamique sociale qui a permis le mariage, autrefois impensable, entre le capital et le sens?
L’approfondissement de ces questions passe nécessairement par un détour historique de plus d’un siècle. Curieusement, l’histoire de l’industrie funéraire nous permet d’entrevoir la fragilité de la culture contemporaine. Plus que tout autre événement, la mort provoque la société et la force à instituer du sens, à travers la culture, pour lutter contre cette brèche de la condition humaine. Sans la colmater pleinement, le rituel funéraire – ce détour procédurier et symbolique que nous empruntons à l’occasion de la mort – vise à établir l’espacement fondamental entre le monde des vivants et celui des morts. Or, de nos jours, le non-sens de la mort ne repose plus tant sur la charpente de la culture – ce « lieu de l’homme », selon la belle expression de Dumont –, que sur les frêles épaules de l’individu souverain. Plus encore, le sens du rite – autrefois exclusivement élaboré par l’institution religieuse – est maintenant mis en marché par des professionnels du funéraire. Ainsi, en deçà des 279 millions de dollars générés par le commerce de la mort1, l’industrie funéraire est une voie privilégiée pour observer une mutation de culture.
Du déclin de l’Église à l’hégémonie de l’industrie
C’est sur la pointe des pieds que les premiers artisans du funéraire sont entrés, à la fin du XIXe siècle, dans les chaumières du Canada français. Car, à cette époque, le sociodrame de la mort – c’est-à-dire la reprise collective et symbolique de cet événement – reposait essentiellement sur la famille et l’Église. La famille se faisait un devoir de toiletter et de veiller le défunt, tandis que l’Église, mandataire officiel de la société, offrait une vision eschatologique institutionnalisée à ses fidèles. Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et à la faveur de l’industrialisation et de l’urbanisation du Québec, que les salons familiaux ont fait place aux salons funéraires. Cette étape charnière marque non seulement le passage de la dépouille de l’institution familiale à l’entreprise artisanale mais, au niveau sociétal, elle amorce le mouvement concomitant de l’industrialisation et de la professionnalisation de la mort.
Au cours de la décennie 1960, les salons funéraires s’implantent à l’échelle du territoire québécois et entrent dans les us et coutumes de la province. Alors que la Révolution tranquille s’amorce au Québec, l’Église catholique autorise (lors du concile Vatican II) la crémation comme mode de disposition du corps. D’une percée timide au début des années 1970 – environ 10 % des dépouilles –, qui s’explique principalement par le nombre insuffisant de crématoriums au Québec, la crémation franchira la barre des 50 % en 1998. L’autorisation de la crémation a certes répondu aux attentes des chrétiens, mais elle a du même élan contribué à relancer la commercialisation de la mort en permettant aux entreprises de mettre en marché une gamme diversifiée d’urnes cinéraires et de créer de nouveaux services.
Profitant de la laïcisation de la société québécoise et du déclin de l’Église, l’industrie funéraire a court-circuité, au début des années 1970, la route traditionnelle des morts – salon funéraire, église et cimetière paroissial – en offrant à ses clients des cimetières privés. Cette fois-ci, l’accroissement du pouvoir des professionnels du funéraire s’est fait au détriment de l’Église, seconde institution-maîtresse dans la direction traditionnelle des funérailles.
En offrant des cimetières complètement dépouillés de symboles religieux – donc profanes –, l’entreprise rompt avec l’ancienne division sociale des rôles dans l’organisation des funérailles. Dès lors, le champ des morts risque de se voir soudainement régi par les seules lois du marché. Dans le cimetière privé, en effet, la mort ne s’inscrit plus dans un « au-delà », dans le possible de la résurrection des corps; elle est ravalée à un ici-bas où l’horizon du possible se referme avec l’acquittement des frais funéraires. Ce n’est pas la valeur morale de ce changement qui importe aux yeux du sociologue, mais bien le fait que ce passage du cimetière religieux au cimetière profane s’accompagne d’un aplatissement de l’imaginaire social : le non-sens de la mort échappe peu à peu à une reprise symbolique et collective. En ramenant ainsi la mort dans « l’ici-bas », la culture perd sa capacité d’établir l’espacement symbolique crucial entre le monde des vivants et celui des morts. Pour le dire autrement, la frontière symbolique entre le cimetière et le monde des vivants tend à disparaître; il ne reste que le constat biologique de la mort pour séparer l’inhumain de l’humain, les morts des vivants. Par conséquent, la mort n’est plus maintenue symboliquement « à distance » de la culture, elle est passée « dans » la culture.
La mainmise de l’industrie funéraire dans la gestion de la mort ne se bornera pas à la transformation de terrains en cimetières profanes. Dans les années 1980, les plus importantes entreprises accroissent une fois de plus leur pouvoir en greffant des chapelles multicultes à leur installation. Avec l’ajout de cette pièce-maîtresse, la mort et le mort peuvent désormais loger totalement à l’enseigne du capital. Autrement dit, là où les grandes entreprises sont présentes, l’église et le cimetière paroissial ne sont plus des lieux de passage obligés; ils deviennent des options de consommation s’ajoutant aux nombreux biens et services déjà offerts au « consommateur ». Au sein de la grande entreprise, le regroupement des services apparaît achevé, la boucle est maintenant bouclée.
L’avènement de ces chapelles multicultes introduit donc une rupture sociohistorique sans précédent : maintenant, la mort devient une marchandise qui peut être complètement gérée par des professionnels du funéraire et soumise à la seule orthodoxie des lois du marché. En d’autres termes, l’événement de la mort ne nécessite plus une reprise sociale : un « sociodrame ». Il peut très bien se réduire à sa seule dimension économique et devenir un « économicodrame ».
On le voit bien, en l’espace d’un siècle, non seulement le visage de l’industrie funéraire québécoise a profondément changé, mais il révèle aussi des ruptures sociologiques importantes. La reconnaissance de ces mutations nous amène à esquisser un rapide portrait de cette industrie.
L’industrie funéraire au Québec
Le Québec compte pas moins de 320 entreprises funéraires. Même si la décennie 1990 a été marquée par l’invasion des multinationales américaines qui souhaitaient se positionner en vue du death-boom2, le marché funéraire de la province est aujourd’hui majoritairement contrôlé par des intérêts québécois. Ainsi, sur les 54 585 décès survenus en 2003, les petites entreprises artisanales ont traité 50 % des dépouilles. Quant aux entreprises étrangères, principalement américaines, elles ont disposé de 37 % du nombre total des décès. De leur côté, les 35 coopératives funéraires – réparties sur l’ensemble du territoire québécois – occupent actuellement 13 % du marché. En deçà de cette statistique, les coopératives ont contribué à assainir le marché en préconisant des funérailles à moindre coût. À titre d’exemple, en 2000, le prix des funérailles au Québec était de 9 % en dessous de la moyenne canadienne. Mais pour les utilisateurs du réseau coopératif, le coût moyen des obsèques était de 40 % inférieur3.
Placé devant la mort d’un proche – ou devant la sienne, s’il veut en prévoir les modalités matérielles et symboliques –, le « consommateur » québécois dispose donc de trois modèles d’entreprise : les entreprises familiales, les coopératives et les multinationales étrangères. Les produits et les services funéraires étant relativement les mêmes d’une forme d’entreprise à l’autre, il n’y a que la réputation de l’entreprise, le professionnalisme, la qualité du service, la sauvegarde du patrimoine funéraire québécois (dans le cas des coopératives), qui varient dans le magasinage de la « mort-marchandise ».
Économisme et crise du sens : deux faces de la condition moderne
Que l’on remonte en amont de l’histoire pour retracer les étapes charnières de l’industrie funéraire ou que, par la même démarche, on observe les transformations du rituel funéraire, les deux voies débouchent dans les chapelles multicultes des grandes entreprises. Autrement dit, là où le sens cohabite maintenant avec le capital, les rituels avec le profane. Cette mutation de culture s’inscrit dans un mouvement sociétal qui transcende les frontières de l’industrie funéraire. La marchandisation de la mort et l’individualisation de notre rapport à cette dernière sont, en réalité, une véritable synthèse de notre condition moderne.
Récemment, cette synthèse s’est incarnée dans un slogan publicitaire d’Urgel Bourgie : « C’est comme vous voulez! » Avec ce slogan, l’entreprise québécoise proposait au détenteur d’un préarrangement que le rite commence avec lui et qu’une fois son décès survenu, son individualité toute singulière ait le dernier mot sur la mort universelle, notre destin à tous.
Cette union entre le capital et la privatisation du sens n’est pas le fruit d’une industrie machiavélique, mais bien la conséquence de la pénétration de l’économisme dans tous les secteurs de la société. Ainsi, même la mort n’échappe plus aux trois maîtres mots de l’idéologie dominante de notre modernité : intérêt, rationalité et utilité. Le regroupement des services funéraires s’inscrit dans cette logique utilitariste qui teinte toute la socialité moderne. Il en va de même pour la popularité des préarrangements. De nos jours, c’est à tête reposée, les informations bien en main et les véritables besoins identifiés, que le consommateur règle, du versant des vivants, les modalités rationnelles et utilitaires de ses futures funérailles. En mettant sous contrat la mort avant qu’elle ne survienne, et en décidant des « modalités symboliques » de ses propres funérailles, ce dernier évite de glisser vers l’écueil de l’ostentation et de l’irrationnel sur lequel la mort le ferait fatalement sombrer. Ainsi, il veut rendre les rites efficients alors qu’ils sont, par essence, l’envers de l’efficience. En effet, devant la démesure de la mort, la société doit s’inscrire dans le registre du symbolique. Les rites, pour ainsi dire, viennent à la rescousse de la raison instrumentale qui ne voit dans la mort que déraison. Mais c’est précisément ici que se joue le drame : l’homme moderne semble trop souvent incapable de dépasser symboliquement le brut constat du décès.
Les « rituels » personnalisés, mis en marché par l’industrie, révèlent donc le piètre état de l’imaginaire social. Certes, la technique (les variantes du multimédia) et la polyvalence des salles multicultes permettent de mettre en scène toutes sortes de cosmologies individuelles. Mais les funérailles demeurent alors – et le défunt aussi – sur le versant des vivants. À défaut de pouvoir outrepasser la « fin » du film, ou plutôt à ne voir que « cette fin », les endeuillés, lors des obsèques, en repassent les meilleures séquences.
Le développement de la raison instrumentale et la libération de l’individu moderne des contraintes confessionnelles ont certes permis à des professionnels de l’industrie funéraire de créer des infrastructures efficaces. Mais cette productivité et cette nouvelle liberté individuelle devant la mort sont venues saper les ressorts symboliques de la culture. Ainsi, l’envers de la médaille moderne, c’est que le rouleau compresseur de l’économisme a érodé, tout au long de sa progression historique, les mécanismes collectifs de défense que la société traditionnelle avait érigés comme rempart à l’altérité radicale de la mort. Dans les chapelles multicultes, c’est cette redéfinition du rapport de l’homme à la mort qui se joue à travers des funérailles bricolées où l’on voit poindre les tâtonnements et les espérances d’une humanité qui s’improvise. Il ne s’agit pas, ici, d’être nostalgique de la société traditionnelle ou de vouloir la recréer. Mais force est de constater qu’avec l’écroulement des rituels traditionnels, l’individu est mis en demeure de construire seul un sens devant la plus grande menace personnelle et collective qui soit : la mort. Il est de plus en plus laissé à lui-même pour édifier, sur les bases de son Moi, sa propre eschatologie.
Par un curieux détour, celui de la disposition matérielle et symbolique de ses morts, la société nous laisse donc entrevoir le mal dont elle souffre : celui de la fragilisation du lien social et de la culture.
1. Fédération des coopératives funéraires du Québec, « Le marché funéraire », septembre 2003, p. 40. Je remercie M. Alain Leclerc, directeur de la FCFQ, de m’avoir acheminé ce précieux document.
2. Après le baby-boom des années de l’après-guerre, les baby-boomers, lorsqu’ils seront rendus à l’autre extrémité de la vie, provoqueront fatalement un death-boom. Pour l’industrie funéraire, la courbe démographique équivaut aux perspectives de croissance du marché.
3. Fédération des coopératives funéraires du Québec, op.cit., p. 38.


