Secteur Revue Relations

DOSSIER : Féminismes: état des lieux

Femmes autochtones : au-delà d’une solidarité de papier

Par : Marie-Iris Légaré

L’auteure est animatrice et répondante à la formation au Carrefour de participation, ressourcement et formation

 

Ces dernières années, le mouvement féministe a établi un rapprochement avec les femmes des nations autochtones du Québec et s’efforce d’identifier les principaux défis à relever pour tisser une alliance plus étroite. D’entrée de jeu, un constat s’impose : le mouvement féministe, s’il souhaite une réelle réciprocité avec les femmes des 11 nations autochtones du Québec, doit combattre l’idée que ces dernières constituent un bloc homogène et monolithique plutôt qu’une pluralité de peuples. La réalité des femmes autochtones vivant à Wendake n’est pas la même que celle des résidantes de Lac-Simon, et la situation des communautés cries ressemble peu à celle des Innus. Tout comme La femme et La féministe n’existent pas, les femmes autochtones sont diverses tant par leur vécu personnel et leur culture que dans leur vision du féminisme et leurs aspirations.

L’un des défis actuels est de parvenir à tenir compte des pratiques totalement différentes qui ont cours dans les milieux autochtones et de les respecter. Même les pratiques de délibération et de circulation de la parole dans une assemblée ne sont pas du tout celles auxquelles le mouvement féministe québécois est habitué! À titre d’exemple, la conception du temps qui a cours dans les cercles autochtones n’a que peu à voir avec la gestion du temps très stricte que le milieu féministe pratique. Pour un grand nombre de femmes autochtones, tenter de définir le temps requis pour une discussion avant d’avoir entendu les gens s’exprimer apparaît comme un non-sens, voire une atteinte au droit de parole. Dans les cultures autochtones, on prend le temps nécessaire pour vider chaque question et personne n’est interrompu avant d’avoir pu livrer son idée jusqu’au bout. Le temps imparti à la discussion n’est pas défini au préalable. Une réelle réciprocité entre le mouvement féministe et les femmes autochtones exige donc nécessairement de repenser les pratiques de délibération, ce qui pose un défi de taille.

Par ailleurs, chez les féministes non autochtones, il existe actuellement un grand désir de multiplier les occasions de rencontre et de dialogue avec les Autochtones afin de venir à bout de la méconnaissance et des préjugés qui existent encore à leur égard. Plusieurs d’entre elles prennent (ou ont pris) conscience de la présence autochtone dans leur histoire familiale et collective, qui avait été volontairement oblitérée ou détournée par les autorités politiques et religieuses. Elles veulent se réapproprier cette histoire, la retracer dans leur généalogie et rétablir les ponts avec leurs contemporains autochtones.

Du côté des Autochtones cependant, il faut comprendre que le féminisme leur a paru pendant longtemps être un mouvement pouvant menacer la cohésion de leurs communautés; il suscitait une certaine méfiance, comme tout ce qui provenait des Blancs. Heureusement, les choses changent depuis le Protocole de solidarité cosigné par la Fédération des femmes du Québec et Femmes Autochtones du Québec, en 2009. En effet, si les femmes autochtones ont pu se montrer sceptiques à l’égard de cette solidarité de papier, elles reconnaissent désormais que cette alliance a eu de nombreux avantages. Parmi ceux-ci : un soutien mutuel dans les luttes sociales et politiques, une plus grande visibilité des réalités des femmes autochtones et un réseautage sans précédent. Grâce à cette expérience positive, la méfiance laisse peu à peu place à la sororité. L’enjeu devient celui de multiplier les occasions de rencontre et de maillage pour que féministes et femmes autochtones se redécouvrent et s’allient.

Les femmes autochtones qui s’intéressent au féminisme sont plus nombreuses qu’avant. Elles le font toutefois avec vigilance, ne souhaitant pas que cet apport de leurs sœurs non autochtones ait comme résultat l’éclatement des familles et des communautés. Car elles adoptent pour la plupart une position d’abord humaniste et communautaire, qui ne dissocie pas l’individu de sa famille et de son groupe d’appartenance, ce qui s’explique bien entendu par leur histoire. Les revendications féministes pour le bien commun et la justice sociale trouvent donc plus d’écho chez elles que les discours égalitaristes, davantage perçus dans leurs communautés comme plaçant les femmes et les hommes en compétition, voire en opposition. Le mouvement féministe devra tenir compte de ces réticences s’il veut les voir s’associer aux luttes collectives qu’il cherche à mener conjointement avec elles.