Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Diane Lamoureux

Faire place à l’avenir

L’auteure, professeure au Département de science politique de l’Université Laval, vient de publier Les possibles du féminisme (Éditions du remue-ménage, 2016)

De nombreuses mobilisations citoyennes actuelles inventent d’autres manières de faire de la politique.

Scandales à répétition, affaires de corruption, politiciens et politiciennes de profession qui s’accrochent au pouvoir, enjeux qui se répètent d’une campagne à l’autre et qui finissent par passer à côté des préoccupations de la population… L’univers politique n’est pas ce à quoi on pense spontanément lorsqu’on évoque la création, lui qui dégage une odeur rance et une impression de pareil au même.
 
Et pourtant, il y a une autre politique dont on entend moins parler parce qu’elle passe sous les radars médiatiques ou parce que les grands groupes de presse préfèrent l’ignorer, cultivant l’apathie, le cynisme et l’illettrisme politique de masse.
 
Pour nous guider dans cette politique autre, qui de mieux que la philosophe Hannah Arendt, elle qui rappelle que « arkhein », le terme grec pour l’agir, compris comme fondement du politique, signifie autant commencer que commander, faisant ainsi de la natalité une de ses catégories politiques fondamentales. Ses écrits nous incitent à penser l’événement comme avènement, à ne pas rabattre le présent sur le passé et le déjà connu. Arendt nous convie également à porter attention au bruissement de ce qui naît plutôt qu’au vacarme de ce qui meurt. Et le terreau privilégié du totalitarisme lui a toujours semblé être le conformisme.
 
Initier de nouveaux commencements
Si les altermondialistes opposent au « There is no alternative » des néolibéraux l’idée qu’un autre monde est possible et, surtout, nécessaire, l’émergence de nouvelles façons de faire de la politique se poursuit dans leur sillon. On assiste à des réveils citoyens et à un foisonnement d’initiatives qui nous montrent que la politique, c’est d’abord et avant tout des femmes et des hommes qui pensent et agissent ensemble pour humaniser le monde.
 
« S’ils ne nous laissent pas rêver, nous ne les laisserons pas dormir », proclamait une bannière madrilène du mouvement des Indignad@s en 2015. Quelle meilleure façon de dire que la mise en action politique comporte toujours une part de rêve, celle d’un monde meilleur qu’il nous appartient d’imaginer et de faire advenir ensemble, à travers nos débats et nos actions.
 
Notre propre « printemps érable » au Québec a d’abord été un printemps, c’est-à-dire une saison des renouveaux, où une partie de la jeunesse québécoise a proclamé « nous sommes avenir » et a fait un accroc majeur non seulement à la gangue néolibérale qui nous étouffe, mais surtout à la torpeur qu’entretient la classe politique. Lors de ce printemps prolongé, l’imagination n’a plus été du côté des astuces politiciennes ou de la course à l’évasion fiscale, mais du côté de ce monde qui s’inventait, malgré la répression, dans les manifestations, les actions de perturbation, les interventions artistiques, les rendez-vous de casseroles, les assemblées dans les parcs.
 
Ailleurs dans le monde, les divers mouvements des places, se heurtant aussi à la répression, ont laissé place à des initiatives qui, bien que moins spectaculaires, ont toutefois le mérite de s’inscrire dans la durée et d’inventer d’autres façons de faire société. Ainsi, en Espagne, les places se sont vidées, mais il y a des comités de quartier qui élargissent les expériences plus anciennes des centres sociaux autogérés ; il y a des échanges libres de services qui fonctionnent grâce à l’entraide citoyenne, en dehors des règles du marché, et qui n’ont rien à voir avec la supposée économie de partage des libertarismes high tech ; il y a surtout des luttes quotidiennes contre les évictions de logements et leur reprise par les banques qui instaurent de facto le droit d’habiter. Il y a également le parti Podemos, qui est porteur d’une nouvelle façon de faire de la politique non pas sur le dos des citoyens et des citoyennes mais avec eux, refusant, pour l’instant, les petites combines pour parvenir au pouvoir à l’échelle pan-espagnole tout en jouant un rôle municipal important à Madrid et à Barcelone.
 
Le pouvoir sur d’autres bases
Il y a plus de 20 ans déjà, les zapatistes mexicains[1] nous montraient que l’on pouvait contester le pouvoir étatique sans chercher à prendre sa place et créer les conditions d’une nouvelle façon de vivre ensemble. Leur projet repose sur des pratiques autochtones anciennes tout en leur adjoignant l’idée moderne d’égalité (« égaux parce que différents » selon la formule de la major Ana María), en renversant le rapport entre les représentants et les représentés, selon le principe « mandar obedeciendo » (gouverner en obéissant), bref, en opposant au pouvoir qui s’exerce sur des populations, un pouvoir qui circule entre les hommes et les femmes s’organisa collectivement pour façonner leur monde.
 
Ces exemples ne doivent pas nous amener à vénérer de nouvelles patries du socialisme, mais nous conduire à chercher les moyens de construire dès à présent de nouvelles façons de faire et de vivre qui rompent avec la logique de la compétition et de la performance, véritables dopages des ego, pour mettre en branle du commun qui, pour ne pas devenir mortifère, doit se comprendre sur le mode du comme-un, à savoir une unité qui s’appuie sur les individualités sans les dissoudre.
 
« L’imagination au pouvoir », proclamaient certaines affiches de mai 1968, « Rêve général illimité », voit-on fleurir dans les mobilisations actuelles contre la réforme du Code du travail en France qui ont donné naissance au mouvement Nuit debout. Si, dans le passé, nous avons pu inventer des cliniques populaires, des coops d’alimentation, des garderies populaires, des centres de santé pour femmes, des centres d’artistes autogérés, des cuisines collectives, des radios communautaires, des productions culturelles, qu’est-ce qui nous empêche, dans nos mobilisations actuelles contre l’austérité et l’économie pétrolière, non seulement d’agir ensemble pour infléchir le cours actuel du monde mais aussi de mettre en place ici et maintenant, sans attendre des lendemains qui souvent déchantent, d’autres façons de faire ensemble ?
 
Bref, faire de la politique autrement, c’est d’abord et avant tout s’inspirer du principe de natalité si cher à Hannah Arendt. Par natalité, celle-ci entendait créer une place pour les nouveaux venus, en leur léguant un monde déjà balisé par des institutions, tout en ne leur imposant pas un testament, c’est-à-dire des prescriptions pour agir dans le monde, suivant en cela le bel aphorisme de René Char qu’elle se plaisait à citer, « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». À cet égard, l’éducation, cette grande négligée de l’efficience néolibérale qui lui préfère l’employabilité, joue un rôle crucial : elle doit ouvrir les portes du savoir mais aussi stimuler l’imagination et la capacité d’explorer de nouvelles voies.
 
Arendt peut aussi nous inspirer avec son principe de pluralité. Celui-ci ne renvoie pas qu’au pluralisme des idées ou qu’au relativisme des valeurs, mais à la capacité de chacun et de chacune de penser et de prendre sa responsabilité à l’égard du monde tout en tenant compte du fait que nous ne sommes pas seuls à l’habiter et que c’est avec nos semblables, et non à leur encontre, qu’il importe de le façonner. La pluralité nous invite à cultiver autant l’esprit de la rébellion que celui de la discussion. Elle invite à penser par soi-même, sans se contenter du prêt-à-penser, mais aussi à argumenter et à écouter ce que les autres ont à nous apporter.
 
Dans notre univers de plus en plus mondialisé, il s’agit aussi de prendre conscience que « notre monde est fait de plusieurs mondes », comme nous le rappelle le sociologue Boaventura de Sousa Santos. Préserver la pluralité de ces mondes et les faire entrer en dialogue plutôt que d’imposer le modèle occidental comme seul référent possible de l’humanité, cela implique de s’orienter vers un pluriversalisme plutôt que de prôner un universalisme aseptisé et un monde sans qualités. Il s’agit d’initier un véritable dialogue interculturel en prenant ce qu’il y a de mieux dans chacune des cultures et en préservant leurs capacités de se développer.
 
Ainsi, tel Virgile pour Dante, Hannah Arendt peut nous aider à trouver notre voix et à explorer des voies de changement, à développer un langage et des outils pour nous orienter dans un monde dont il est encore possible de faire émerger la beauté en dépit des ravages de nombreux systèmes d’oppression. Chaque fois que nous pensons et agissons ensemble, si minuscules soient les espaces que nous dégageons, nous créons une part d’humanité qu’il nous incombe de laisser se déployer.

 


[1] Voir Claude Morin, « Les zapatistes 20 ans plus tard », Relations, no 771, avril 2014.

La puissance de la création



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