Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Guy Côté

Exils

L’auteur est un théologien engagé parmi les exclus
 
 
La crise migratoire qui entraîne des millions de personnes à tout laisser derrière elles pour aller vers l’inconnu place l’exil au cœur de l’actualité. Cette expérience dramatique de déplacement forcé renvoie nos sociétés à un questionnement sur leur propre enracinement social et culturel : comment répondre adéquatement aux exigences d’une telle crise en restant fidèles aux valeurs dont nous nous réclamons et en tenant compte de la complexité des questions d’intégration, d’identité ou de sécurité ?
 
Il n’est pas évident pour les citoyens d’Europe ou d’Amérique du Nord de définir leur « patrie », de mettre en œuvre leurs idéaux démocratiques et leurs valeurs fondatrices. Sur quelle fondation repose la tour de leurs ambitions et de leurs prétentions ? Manipulées par les sirènes de la propagande et de la publicité, assujetties aux lois du marché mondialisé, décontenancées par la corruption ambiante, bousculées par une mixité socioculturelle accélérée et de plus en plus inquiètes sur une terre ravagée, les sociétés occidentales vivent, elles aussi, une sorte de dépaysement à l’intérieur même de leurs frontières. Cela peut miner jusqu’aux conditions de leur vivre-ensemble en créant une insécurité qui finit par susciter méfiance et dureté à l’égard des immigrés, banaliser la misère des affamés et rendre « sourd à la clameur des faibles » (Proverbes 21,13). Un tel endurcissement conduirait à un exil d’un autre type, plus sournois : l’éloignement du meilleur de soi.
 
Par toutes sortes de chemins, nombreux sont heureusement les organismes communautaires, les représentants élus, les instances religieuses, les intellectuels et les artistes qui attisent le feu sacré de la solidarité par différentes démarches. À leur mesure, d’obscurs héros du quotidien cherchent eux aussi à rendre plus habitable une réalité souvent ingrate ou hostile : des victimes de l’exclusion sociale qui persévèrent au jour le jour dans la défense et l’affirmation de leur dignité ; des réfugiés qui veulent s’intégrer dans un monde déroutant pour eux malgré les nouveaux rejets qu’ils peuvent y subir ; des personnes limitées par différents problèmes de santé physique ou mentale qui tentent de maintenir des relations fragilisées avec leurs proches et leur milieu de vie.
 
On l’a souvent constaté, il y a beaucoup à apprendre de ces minorités marginalisées qu’on englobe sous l’appellation de « pauvres » ou d’« exclus ». Le père Joseph Wresinsky, fondateur d’ATD Quart Monde, les considérait comme ses maîtres ; de même Frédy Kunz, frère de la Charité, initiateur de la Fraternité du Serviteur souffrant dans les favelas du Brésil. Les sans-voix et les oubliés dévoilent le manque au cœur du faux-plein. Ils incarnent dans leur vie les effets de l’indifférence, du mépris ou de la violence. Ils révèlent ainsi l’inachèvement du monde, ce qu’il n’est pas encore parvenu à devenir.
 
Par-delà leur participation active à la défense de leurs droits ou à des mouvements de transformation sociale, ces humbles artisans d’humanité contribuent également à « l’essor du vivant » (Hélène Dorion) par le chemin paradoxal du non-pouvoir, le même par lequel la vie d’un prophète achevée sur une croix a semé le germe d’un monde nouveau. Dans leur combat pour survivre et aider à survivre, par leur simple présence parmi nous, les personnes maltraitées ou jugées sans importance posent obstinément la question de notre rapport à l’autre : « Qu’as-tu fait de ton frère, de ta sœur ? » Elles placent ainsi chacune et chacun de nous et nos sociétés elles-mêmes devant le choix de revenir ou non à la vérité la plus profonde de ce que nous sommes. Elles nous empêchent de nous endormir dans une satisfaction mensongère, elles réveillent des consciences et parfois suscitent des élans de solidarité, de fraternité, d’amitié.
 
Bien des analystes le disent, les dérives actuelles vers l’appauvrissement, la violence et la peur découlent du déchirement du tissu social. Comment réparer ces fractures ? Ne faudrait-il pas d’abord accepter de traverser l’immense illusion de l’autosuffisance, reconnaître et avoir le courage de remettre en question nos préjugés, assumer nos propres fragilités, consentir à la nécessité de l’interdépendance ? Un certain dépouillement paraît nécessaire pour retisser nos liens avec autrui, nous rapprocher de l’étranger ou du différent, poser patiemment les bases d’une citoyenneté plus conviviale et même avancer vers l’horizon d’une fraternité universelle.
 
La quête de sens implique une certaine compréhension critique du monde et elle suppose qu’on donne à sa vie une orientation jugée valable. Elle ne se réduit pas pour autant à une recherche d’élucidation du réel ou d’accomplissement personnel. Ses sources profondes se trouvent dans la soif de sagesse, le goût d’un art de vivre en relation vivante avec autrui, au plus près du cœur de l’être, là où toute recherche de vérité, de justice ou de paix puise sa fécondité. Sur ce chemin, les exilés, les oubliés, les appauvris et les sans-voix peuvent bel et bien devenir nos maîtres en nous incitant sans relâche à revenir à cette patrie intérieure où toutes les divisions se dissipent et dans laquelle nous pourrions enfin apprendre à nous reconnaître dans notre commune dignité.

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec



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