Relations juin 2005

Notre alimentation un choix de société

André Beauchamp

Et l’être humain inventa le repas

L’auteur est théologien

Chez les humains, la nourriture devient repas. D’une part, il faut cuire et apprêter ce que l’on veut manger. C’est l’art culinaire. D’autre part, il s’agit de transformer l’acte de manducation pour en faire une expérience communautaire. C’est l’art de la fête. Dans les deux cas, il y a transformation, rite et symbole, histoire, tradition et innovation pour finalement faire de l’acte de manger un repère essentiel de la civilisation.

Je ne sais pas bien comment est venue la nécessité d’apprêter sa nourriture ni comment est né l’art culinaire. Je l’imagine aux soirs de gourmandise. Tout ce soin au long des siècles pour marier les goûts et les couleurs, le salé, le sucré, l’amer, le chaud, le froid, le dur et l’onctueux, le liquide et le solide. D’une culture à l’autre les habitudes changent. Mon père disait qu’à Noël, chez nous, c’est l’oie; la dinde c’était pour les Anglais. La cuisine anglaise aime les fruits avec la viande : la purée de pommes avec le porc, les canneberges avec la dinde. Et tutti quanti! Pourquoi la soupe ou le potage au début du repas plutôt qu’à la fin? Jeunes, nous mangions la salade après le plat principal. Maintenant, nous la mangeons avant. Il y a donc dans les pratiques culinaires une grande part d’aléatoire dont le bien-fondé ne résiste pas toujours à un examen critique un peu rigoureux. Qu’importe. Il y a toujours des règles et il doit y avoir des règles pour donner sens, sur le cuit et le cru, les odeurs, les couleurs, les recettes qu’on se transmet de mères en filles, au moins par la lignée des femmes. Tout au long du Moyen Âge, c’est souvent par les monastères que l’héritage s’est transmis, y compris pour le secret des boissons, des vins fins, de la grande Chartreuse, du kir, voire même de l’élixir du père Gaucher. Un jour nous saurons les secrets de la grande Hildegarde de Bingen potassant ses herbiers et inventant ses recettes.

Mais il ne suffit pas de cuire, il faut ensuite manger. C’est l’œuvre du repas. Il faut d’abord rassembler les convives, dresser la table, poser la nappe, les ustensiles (André, la fourchette, c’est à gauche ou à droite?), les verres, les assiettes. Parfois on ajoutera des fleurs, une chandelle, du vin. Il faut s’attendre les uns les autres. André, t’es-tu bien lavé les mains? Il faut un rite pour commencer. C’était autrefois le bénédicité – qu’en Allemagne on faisait dire aux enfants. Chez nous, couper le pain était un privilège paternel. « Du pain. Du pain comment? – reprenait mon père. Du pain, s’il vous plaît. S’il vous plaît mon chien? – renchérissait le père. Du pain s’il vous plaît papa ».

La malbouffe, ce n’est pas que de manger mal – de la nourriture médiocre et mal apprêtée. C’est de ne plus manger ensemble. Ne plus s’attendre, ne plus se parler, garder la télévision allumée pendant tout le repas, faire cinq menus pour cinq personnes, ne jamais faire santé. Ou bien manger à la queue leu leu, l’un à cinq heures, l’autre à six, un troisième à sept heures. Et tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise. La crise du repas est une crise de civilisation, une crise de la famille et de nos rapports humains. C’est faire du rapport communautaire à la nourriture un rapport strictement individuel à la bouffe. Le corps se gonfle, le cœur s’étrangle.

Par bonheur, il y a des sursauts, de grands instants de joie où le temps s’arrête et où le miroir se brise. Je pense au festin de Babette, ce repas fabuleux jeté sur la grisaille des jours et qui porte les échos de l’eucharistie. Dans ma famille nous étions huit enfants. Les ancêtres ont tous disparu et, des huit, nous ne restons plus que six, mais l’une de nous ne peut venir pour cause d’éloignement. Des conjoints ont disparu. Oubliant nos légendaires querelles de jeunesse, nous mangeons ensemble quelquefois avec plaisir et avidité en n’osant jamais nous dire trop clairement que ce repas nous pourrait être le dernier… C’est dire qu’il y a, dans tout repas, une dimension eschatologique, un espace plus grand que nous-mêmes, un tiers convoqué. Le pauvre, l’étranger, Dieu… Bon appétit!

 

Notre alimentation un choix de société



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