Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

texte : Jean-François Casabonne, illustration : Stéphanie Béliveau

Est-ce encore moi?

J’attends d’attraper un ballon échappé d’un nuage errant, paquebot baldaquin qui flotte, chagrin dans le ciel. La petite flûte me glisse des doigts, elle se fracasse, clafoutis de sons dans la cohue d’enfants. L’école, sur le coteau, est une maison museau. La neige et les oiseaux font du break dancing sur l’asphalte de la falaise arquebuse. Les familles se lancent dans le repeuplement des villes. Le belvédère est bondé d’yeux. L’ami s’égare sur le chemin fertile, il ne répond plus à mes appels. Tu as besoin de cohérence, moi, je m’en dépouille. Mon horizon est fait d’outrages.

 Je mangerai des éclats de quartz pour dîner. Il est midi. Le soleil est à son occiput, les baleines jouent avec le plancton, je suis du krill. Je n’ai plus un instant de répit depuis que la mer se vide, s’assèche et s’évapore. Il fait de plus en plus chaud, la glace fond. Toi, l’ami, tu prends ma main, tu me sors du lit et tu m’indiques le chemin de la page sans fin. J’ai le sommeil clos, trapu, encerclé de cils; j’épouse mes draps, mon sommeil est pris dans des murs de lune. Je dois revenir sur mes pas. Ma barbe est à peine coupée, du papier sablé gros grains. Souvenir suspendu. Je retourne boucler l’impasse au pied du clocher, mât des songes. L’enfant que nous avons, tu ne le veux pas. Il roule avec moi. La mairie invente un nord fictif. Toi, l’ami, tu saisis mon pouce et tu fais une reliure de ma vie. La glace, sous mes pieds se disloque. Les oiseaux, accrochés aux colonnes, dorment d’un œil, et de l’autre, guettent. La lame coupe au milieu de ta lumière, exacto au milieu de tes hublots hexagonaux. Je reste étendu, amant de la blancheur. Et toi, l’ami, presque intrus, tu souffles, invisible sur mon front. D’où sors-tu, toi qui ressembles tant au vent et à un imbécile? Je ne peux supporter l’immobilisme, quoique j’aime les cavernes, l’inusité trotte à l’interne. Toi, l’ami, qui manges des bananes la nuit, tu t’inventes un pays d’amidon et tu cherches l’outre-tombe dans une aiguille de pin. Le temps te percute, mais il n’a plus de prise en toi. Mon cerveau, comme toi, est vêtu de haillons. Je déambule sur le pavé des sourds sculpté de socles-cœurs. Mon sommeil est clôturé de tunnels. Sources sanguinolentes. Tu n’as pas besoin de prendre soin que je sache ou non que tu es un homme casse-tête. Ne cache pas que tu es chauve. Ton âme est atterrie, mais dis-tu, dans un corps, pas le bon. La mort déjà te courtise. Tu n’es pas maître chez toi. Brise tes limites, laisse les rois s’enroyauter, s’ennoyauter. Les navires coulent entre eux, les géants se noient. La mort est reine sur les rois. Tout ce qui se passe ailleurs qu’ici, je le ressens tellement que j’y suis. L’arbre aboie un chemin que personne ne sait, mais que tous jadis ont foulé. Moi, je sais, parce que mon amie l’oie reconnaît encore son nord qui n’est pas le sien.

 J’ai perdu la trace de la sublime. Elle n’est pas un souvenir. Elle est une fausse note dans la radio de mon auto. Je regarde autour et je vois les têtes qui oscillent dans les autos, comme quand on met de l’argent dans les statues d’ange et que la tête balance. On dirait que le monde pense et réagit au son. Un fusain sur un pare-brise fuse l’écume des océans en furie. Le pétrole n’a pas d’avenir. Le vieux fossile cligne de l’œil. Papier, crayon, je lui écris sur une feuille fanée, je te regarde, ma vie est changée. Me voir, change-t-il la tienne? Ce papier, j’en fais un avion. Lui lancerais-je? Le vieux hangar de planches et de débris est une auto en panne. Le couvercle déborde, les vis se multiplient. D’où vient l’odeur de vieux fromage? Il y a une queue de rat qui bouge par terre. L’animal est coincé dans un piège. Il pourrit. L’odeur envahit. L’auto n’avance plus.

Autochtones : blanc de mémoire

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