Relations mai-juin 2020

Arnaldo Zenteno

Ernesto Cardenal, poète prophète de la libération

L’auteur est un jésuite nicaraguayen*

Ernesto Cardenal, moine poète et mystique, est décédé le 1er mars dernier à l’âge de 95 ans. Je l’ai connu au temps de la dictature d’Anastasio Somoza, alors qu’il luttait déjà, avec ses poèmes et ses appels à la solidarité internationale. Il était de la lignée des prophètes bibliques et de Jésus, qui étaient engagés dans un combat incessant contre l’injustice tout en exprimant par leurs paroles et leur manière de vivre la beauté du monde et de la vie humaine.

Je me rappelle, en 1985, quand Don Pedro Casaldáliga était venu au Nicaragua exprimer sa solidarité avec le peuple. L’évêque poète de l’Église des pauvres de Sao Félix au Brésil s’opposait déjà à cette époque aux grands propriétaires terriens qui cherchaient à accaparer des terres amazoniennes sur lesquelles était situé son diocèse. Lors de sa visite, il s’aventura jusque dans les zones de guerre pour soutenir la révolution sandiniste par ses paroles d’espérance. Mais un rêve intime l’habitait : se rendre à Solentiname, un archipel situé sur le lac Nicaragua, un lieu pour lui emblématique de l’Évangile de la libération. C’est là, en effet, qu’Ernesto Cardenal avait fondé, dans les années 1960, en pleine dictature, une communauté monastique pour vivre l’Évangile avec des pêcheurs, des paysans, des artisans et des artistes. Cette communauté chrétienne fut détruite au plus fort de la répression, en 1977, deux ans avant la chute de Somoza. Ernesto y est maintenant enterré. Ses Psaumes, publiés en 1964, témoignent du souffle qui l’animait :

Écoute mes paroles, Ô Seigneur.

Entends mes cris, écoute mes plaintes,

Parce que tu n’es pas un Dieu ami des dictateurs […]

Les gangsters nous ont tendu un piège.

Nous pleurons dans la nuit

dans la maison saccagée,

livides et sans voix,

espérant qu’on frappe à la porte…

Pendant qu’eux fêtent

Et trinquent. […]

Mais tu as rempli mon cœur d’une joie

plus grande que celle que leur procure le vin de leurs fêtes.

[…] Parce que tu défends les dépouillés

et les exploités

je te chanterai dans mes poèmes

toute ma vie.

Ces 26 psaumes sont des chants de vie pleins d’espérance adressés au Dieu libérateur au nom du peuple nicaraguayen. Des chants qui soutiennent la lutte, suscitent la confiance en un Dieu qui s’est mis aux côtés des pauvres et des nécessiteux et non du côté de ceux qui s’enrichissent à leurs dépens et s’opposent à un monde plus humain et plus juste pour préserver leurs privilèges, utilisant leur pouvoir et leur force pour opprimer, censurer et priver de vie les autres.

À l’image de ses écrits, la vie entière d’Ernesto était une dénonciation de l’injustice. Prophète révolutionnaire, il ne s’est tu pour rien ni personne. Il s’opposa à la dictature somoziste et participa à la lutte de libération avec le Front sandiniste. Devenu ministre de la Culture dans le premier gouvernement sandiniste (1979-1987), il appuya la formation de centaines d’ateliers de poésie et d’art en milieu rural, la culture étant pour lui une dimension vitale du peuple.

Tout au long de sa vie, Ernesto s’est maintenu ferme dans ses valeurs et dans l’amour de son peuple, même quand Jean-Paul II refusa de le saluer, lui qui avait pourtant serré la main du dictateur Duvalier en Haïti, peu de temps auparavant. Ernesto vécut ce geste comme un affront au peuple. Quand, en 1998, Daniel Ortega, dirigeant du Front sandiniste alors dans l’opposition, fit une alliance pour des raisons électoralistes avec le président accusé de corruption Arnoldo Alemán, il rompit aussitôt avec le parti, restant fidèle aux valeurs de la révolution, en dénonçant son dévoiement, ses dérives et sa trahison. Ses positions politiques lui ont même valu, il y a à peine trois ans, de devenir un persécuté politique à l’âge de 92 ans.

En avril 2018, la mort tragique d’Alvarito fut une expérience éprouvante pour lui. Ce jeune de 15 ans s’est étouffé dans son sang après que les forces de l’ordre lui aient tiré une balle dans le cou pour avoir voulu apporter de l’eau aux étudiants qui, retranchés dans l’Université de Managua, manifestaient contre le gouvernement d’Ortega. Ni les hommages, ni les prix littéraires n’ont jamais ébréché chez Ernesto la solidarité charnelle et incarnée qu’il éprouvait pour les opprimés. Ce poème bouleversant, comme il en a tant écrits, en exprime les racines profondes :

Quand, montant sur la tribune, on t’applaudit

pense à ceux qui sont morts […]

Quand on te tend le micro, que la caméra est braquée sur toi

pense à ceux qui sont morts.

Regarde-les dénudés, traînés au sol,

ensanglantés, encagoulés, éventrés […]

égorgés, criblés de balles,

jetés sur le bord de la route,

dans des trous qu’ils ont eux-mêmes creusés […] :

C’est toi qui les représentes,

Ils t’ont délégué, ceux qui sont morts.

* Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Ravet.

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