Relations décembre 2008

La torture : de l'interdit à  la banalisation

Louis Balthazar

Entre les deux grands partis américains, des clivages peuvent faire une véritable différence

L’auteur, professeur émérite à l’Université Laval, est président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand (UQAM)

Démocrates et républicains : est-ce blanc bonnet et bonnet blanc? Oui, si l’on considère que les partis politiques ne changent ni le pays ni la population ni leurs intérêts fondamentaux – et encore moins les défis internationaux auxquels les États-Unis doivent faire face. Oui, si l’on tient compte de l’exceptionnelle capacité de cette population très diverse de se rassembler dans des moments de crise, comme au lendemain du 11 septembre 2001. Oui, si l’on reconnaît qu’il existe, en ce pays, ce qu’on appelle un consensus bipartisan eu égard aux grands enjeux. 

Cependant, il faut répondre clairement non, si on jette un regard sur le clivage entre les moyens de mettre en œuvre le libéralisme qui caractérise cette république depuis ses premiers jours. Déjà, Jefferson et Hamilton s’opposaient farouchement. Le premier pensait démocratie, le second pensait force économique. Cette opposition s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Un peu d’histoire

Il est vrai que les démocrates ont toujours été financés par des intérêts économiques aussi bien que les républicains. Il est vrai également que les démocrates ont souvent entraîné leur pays dans la guerre : les deux guerres mondiales (Wilson et F. D. Roosevelt), la guerre froide (Truman) et la guerre du Vietnam (Lyndon Johnson). En revanche, il a fallu le républicain Eisenhower pour dénoncer le complexe militaro-industriel et le républicain Nixon pour faire la paix avec la Chine. 

Toutefois, ce sont des démocrates qui ont présidé aux deux grandes organisations internationales créées au XXe siècle (la Société des Nations et les Nations unies). C’est le démocrate John F. Kennedy qui a amorcé les traités de limitation des armes nucléaires et négocié avec les Soviétiques. C’est le démocrate Carter qui a ouvert une nouvelle politique à l’égard de l’Amérique latine, présidé au traité de paix entre Israël et l’Égypte et insisté sur le respect des droits humains dans le monde. Bill Clinton a été moins résolument progressiste, mais il s’est engagé dans la résolution du conflit israélo-palestinien et en faveur de la paix en Irlande du Nord, au Timor oriental, en Bosnie… Il a signé d’importants traités internationaux, mais il a été entravé par un Congrès républicain hostile à tout engagement multilatéral.

Le New Deal, la sécurité sociale, les droits civiques, l’assurance-maladie pour les personnes âgées (medicare) et pour les démunis (medicaid) ainsi que les droits syndicaux sont tous dus à des gouvernements démocrates. 

Peut-on penser sérieusement une seule seconde qu’un Al Gore, s’il n’avait été débouté en 2000 par cinq juges de la Cour suprême – tous nommés par des présidents républicains –, aurait précipité son pays dans l’invasion irakienne? Qu’il aurait répudié la Convention de Genève sur les droits des prisonniers de guerre, le protocole de Kyoto sur l’environnement, le tribunal pénal international, la limitation des armements, etc.? Aurait-il eu recours, comme George W. Bush, à un usage abusif et hypocrite de la religion pour faire prévaloir des politiques régressives? 

Peut-on croire que le démocrate John Kerry, s’il avait été élu en 2004, aurait autorisé la torture, l’ignoble prison de Guantánamo, l’écoute électronique? Aurait-il laissé pourrir la situation au Moyen-Orient avec la même désinvolture que George W. Bush? 

Réelles différences

Et que dire des différences entre Barack Obama et John McCain? Sans doute, le premier pourrait demeurer en deçà des attentes des milieux progressistes et le second aurait pu surprendre. Mais quel est celui qui est le plus susceptible de lancer un New Deal et de faire intervenir le gouvernement dans la régulation des opérations financières et dans une meilleure répartition de la richesse? Qui peut soutenir un programme d’assurance-maladie, un système fiscal plus équitable, le retrait des troupes américaines en Irak, une politique étrangère résolument multilatérale, une diplomatie ouverte et respectueuse de la diversité, axée sur un véritable désir de paix? Qui peut restaurer l’image des États-Unis dans le monde et prendre acte d’un nouveau système international multipolaire à l’intérieur duquel la puissance américaine doit continuer à jouer un rôle primordial tout en renonçant à son hégémonie? À ces questions, les Américains ont cru que la réponse était : Obama.

 

La torture : de l'interdit à  la banalisation

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