Relations août 2008

Fragilités

Jooneed Khan

Entre la guerre des riches et la guérilla des pauvres

 L’auteur, journaliste, est chroniqueur de politique internationale à La Presse

La Colombie est au centre d’une lutte sans merci dont l’issue pourrait définir l’avenir de l’Amérique latine.

Avec une croissance économique de 7,52 % en 2007, un taux d’alphabétisation dépassant 90 %, l’inflation à 6 % et le chômage à 12 %, ce pays de 45 millions d’habitants semble tout avoir pour rassurer les investisseurs – incluant d’immenses ressources naturelles et une diversité de climats sur 1,1 million de km2 entre les Antilles, l’Amazonie et le Pacifique.

Mais ce « paradis » a son côté sombre : la guerre civile entre la guérilla des Forces armées révolutionnaires (FARC marxistes) et de l’Armée de libération nationale (ELN, guévariste) face aux forces armées colombiennes et à leurs supplétifs paramilitaires. Commencée en 1964, après une brève accalmie à la suite de la décennie de « la violencia » déclenchée en 1948 par l’assassinat du candidat à la présidence Jorge Eliecer Gaïtan (200 000 morts), cette guerre a fait depuis 50 000 morts.

« La Colombie est coincée entre la guerre antiterroriste des riches et la guérilla des pauvres », dit Libardo Valderrama, jésuite et médecin, qui œuvre au Programme de développement et paix dans le Magdalena Medio (PDPMM), une région de 30 000 km2 et de 850 000 habitants dans le nord-ouest du pays. En avril dernier, avec plusieurs de ses collègues, il a lui-même reçu des menaces de mort du groupe paramilitaire les « Aigles noirs ». La Conférence des évêques colombiens, les Jésuites canadiens et Développement et Paix, partenaires de ce projet, ont demandé aux autorités colombiennes et canadiennes d’intervenir afin de les protéger.

Libardo Valderrama explique aussi que la guérilla est née comme force d’autodéfense paysanne et indigène contre l’armée que l’État, aux mains de l’oligarchie, utilisait pour s’emparer des terres. Les paramilitaires, groupés au sein des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), ont alors été lancés par les oligarques pour que l’armée ne s’expose pas trop, ajoute-t-il. Massacres, assassinats et enlèvements ponctuent la vie quotidienne en Colombie. Amnistie internationale et Human Rights Watch ne cessent de reprendre le même constat : le pays est enlisé dans son vieux conflit, et les violations massives de droits sont imputables à l’armée, à la guérilla et aux paramilitaires.

Deux développements ont remis la Colombie sous les feux de l’actualité : la décision des FARC d’accepter la médiation du Venezuela pour la libération des otages en échange de ses membres détenus par l’État, et l’implication du président Alvaro Uribe, de son cousin Mario et d’une soixantaine de dirigeants dans le narcotrafic et les massacres perpétrés par les Escadrons de la mort des AUC.

Les FARC veulent un dialogue avec Bogotá, ce que soutient Chávez. Uribe refuse. Il a envoyé l’armée en territoire équatorien, où elle a tué Raul Reyes, un dirigeant-clé des FARC, et dit avoir découvert sur son portable la preuve de liens entre l’Équateur, le Venezuela et les FARC « terroristes ».

Plus près de nous, Jairo Castillo Peralta, alias Pitirri, un ex-membre des AUC réfugié au Québec comme « témoin protégé » de la justice colombienne, a révélé être la cible de menaces de mort s’il témoigne contre les paramilitaires. Et Bogotá a extradé aux États-Unis 14 chefs paramilitaires qu’il détenait, ce qui fait craindre aux proches des victimes qu’ils n’auront pas justice car ces personnes ne seront plus là pour témoigner.
Au-delà de ce bras de fer, le jésuite colombien Libardo Valderrama estime que les Colombiens sont las des violences et veulent la paix. Il renvoie dos à dos les deux camps : « l’État consacre le droit du plus riche et du plus fort, et la guérilla a perdu le sens de sa lutte et n’a pas de projet de société », dit-il.

Dans ce contexte, le Pôle démocratique alternatif, une fusion de divers partis datant de 2003, fait figure de 3e voie. Son leader, Gustavo Petro, est le plus farouche pourfendeur de la « parapolitique » au Congrès. Trois de ses militants ont déjà été assassinés. Ce parti s’est classé deuxième de la présidentielle de 2006 avec 22,04 % des voix. Il talonne Uribe, qui a obtenu 62,2 % des suffrages mais provenant de seulement 28 % des inscrits, car près de 55 % de l’électorat s’est abstenu de voter.

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