Relations Été 2023 / Dossier

La poésie québécoise connaît actuellement un essor attribuable au bouillonnement du travail créatif des femmes. En témoigne la récente Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec 2000-2020, dirigée par Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose, qui regroupe 55 poètes et qui prolonge l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec : des origines à nos jours (1991), de Nicole Brossard et Lisette Girouard. Les jeunes femmes qui entrent en poésie aujourd’hui s’expriment en général au « je » et réfléchissent, entre autres thèmes, à l’identité de genre, aux violences faites aux femmes et aux rapports à l’intime, préoccupations qui s’inscrivent dans le renouveau féministe des dix dernières années. En nous penchant sur les filiations entre générations de poètes, que pouvons-nous apprendre de l’évolution à la fois politique et poétique de la subjectivité dans les œuvres féminines ? Est-il possible de s’inspirer de la manière de faire et de vivre la poésie des femmes poètes, qui fondent une communauté de pensée et d’amitié ?

Table ronde avec :
Vanessa Bell, poète et directrice littéraire
Nicole Brossard, poète, romancière et essayiste
Andréane Frenette-Vallières, poète, essayiste et chercheuse

Pour amorcer la conversation, pouvez-vous nous dire ce que vous recherchez dans et par l’écriture poétique ? Quel carburant est à la source de votre démarche d’écriture ?

Nicole Brossard : C’est par plaisir que j’écris, celui que je trouve dans l’acte d’écriture. Il est la matière première de l’élan, un peu comme le serait la lumière. Quand je commence à écrire, je suis toujours du bon côté de la lumière, parce que je sais qu’il y a là un potentiel à explorer, un processus à dérouler. J’anticipe un univers, un espace qui s’offrira à moi et qui me donnera un plaisir proportionnel à la façon dont je me comporterai dans l’espace équivoque de la langue, du dire et du phrasé énigmatique qui lui donne vie. Tout ce qui semble être à l’origine de cet état second, porteur du besoin soudain d’écrire, peut être assimilé à l’intention consciente de faire advenir dans la langue ce qui semble paradoxalement indicible. C’est à partir de ce plaisir-là que se sont constitués et renouvelés différents thèmes apparus dans ma poésie : le centre blanc, le corps – mortel et jouissant –, la transgression, l’urbaine radicale, l’intégrale, le sens apparent, le réel et le fictif.

Pour ce qui est du carburant, je dirais que c’est d’abord l’écriture elle-même. Toute pensée qui effleure l’idée d’écriture m’interpelle, m’excite, me donne envie d’écrire, parce que j’espère que de là naîtra de l’inédit, comme si chaque mot une fois écrit produisait une tension qui accroît l’espace intérieur. La lecture est aussi un carburant très fort, tout comme les événements qui entrent dans la vie de manière radicale – comme l’amour, la violence ou le deuil. Ce sont là des circonstances exceptionnelles, sur lesquelles on a peu de contrôle, mais qui nous obligent à reconfigurer le sens de la réalité, pour s’y maintenir ou en changer le cours.

Vanessa Bell : De mon côté, je ne dirais pas que j’écris par plaisir. Je ne rejoins pas Nicole dans cette expérience, même si de l’entendre parler de jouissance et de tension me fait toujours sourire. J’écris d’abord parce que je dois écrire. J’écris parce qu’il le faut ; parce que c’est ce que je sais faire ; parce que c’est là où il me semble que j’existe. Le geste d’écrire est une force qui me vient d’abord du corps, et cette force éveille ma conscience, ma sensibilité au monde, me porte dans celui-ci. Andréane et Nicole seront sans doute d’accord pour dire que c’est dans la tension entre le désir, l’acte de création et le chemin que l’on parcourt à l’intérieur de soi que se trouve le plaisir ; dans la surprise aussi de cette tension qui se révèle à nous au fur et à mesure que l’on écrit, un peu comme dans un jeu. Mais s’il y a plaisir, il vient pour moi à force de jouer, en apprenant à découvrir comment mon jeu d’écriture fonctionne, à le comprendre et à le maîtriser, comme on apprendrait, par exemple, une langue nouvelle. Il y a là une difficulté qui n’est pas nécessairement douloureuse, mais le plaisir que j’éprouve à écrire n’est pas nécessairement immédiat ou facile ; il n’est pas toujours l’élan de départ.

Andréane Frenette-Vallières : Le plaisir, pour ma part, n’est pas étranger à l’urgence que je ressens. Comme toi, Vanessa, j’écris dans l’urgence ; j’écris par urgence, pour établir un contact avec le monde et pour y trouver un sens. Je ressens le geste d’écriture comme un besoin, comme une nécessité, mais après, en m’y adonnant, j’y trouve aussi du plaisir. Écrire permet de donner forme à ce qui s’agite à l’intérieur de soi et qui demeure souvent très indistinct. L’écriture poétique, plus encore que toute autre forme littéraire permet de donner à sentir et à voir les pensées qui sont difficiles à exprimer et qui restent floues quand elles sont prises dans la tête. Mais quand on parvient à rendre compte de cette chose-là, informe, qu’on avait en soi, puis qu’on la voit apparaître, ou qu’on s’étonne de ce qui apparaît, c’est là qu’on entre en dialogue avec cette idée, et à ce moment il peut se passer quelque chose comme du plaisir.

Jean-Pierre Tremblay, Le big bang, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille
Jean-Pierre Tremblay, Le big bang, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille

L’écriture poétique se présente-t-elle chez vous comme une réponse à des préoccupations sociales ? Quelles questions s’agitent alors au cœur de votre écriture ?

N. B. : Pour moi, c’est la question du sens qui s’agite. Qu’est-ce qui soudain m’apparaît comme un mensonge dominant et asservissant, une platitude, une injustice, une menace, une imposture ? Je suis fascinée par ce qui, dans une culture de l’écrit, fait qu’on puisse séparer la réalité de la fiction en entassant le mal, la douleur, quelques joies dans la fiction. Oui, l’écriture crée un monde parallèle à celui de la réalité, tout comme aujourd’hui les néo-technologies créent un monde virtuel parallèle à celui du réel. L’écriture fait de nous un je, un autre, un autre je. Elle permet de circuler simultanément à travers le sens et le non-sens. C’est un processus qui nous permet de créer des sentiments très forts, très puissants. La question du sens a surgi pour moi avec la conscience féministe : à ce moment-là, je ne pouvais plus faire semblant de ne comprendre que le sens patriarcal, il fallait explorer, enquêter, analyser, protester, inventer. Mais je dois dire que je retrouve ce même questionnement du sens aujourd’hui, alors qu’on entre dans un monde de post-vérité, de fake news, de reconstruction de l’imaginaire, avec des jeux de cartes identitaires incroyables. Nous sommes au tout début d’une ère de reformulation d’un certain nombre de valeurs et de désirs, voire d’un nouvel usage du corps.

A. F.-V. : Une des préoccupations sociales qui s’agitent dans mon écriture, c’est la présence. L’écriture poétique me permet d’interroger la façon dont nous entrons en contact avec le monde et les êtres : avec les humains, les animaux, avec les choses aussi. Comment entrons-nous en relation ? Est-ce par le corps, par les sens, par la parole ? Je rejoins Nicole d’une certaine façon, car cette question pose ultimement celle du réel : où commence-t-il, où se termine-t-il ? Quand sommes-nous dans l’abstrait, comment l’imaginaire participe-t-il au réel ? Et j’ai moi aussi l’impression que les dimensions où on existe tendent à se multiplier aujourd’hui. La poésie et l’écriture me permettent de me tenir en équilibre à travers tout ça, de toucher à certaines choses, même et surtout à celles qui sont fictives. Pendant ce temps, je suis présente à celles-ci.

V. B. : C’est plus puéril, peut-être, comme manière d’aborder le social, mais pour ma part, tout s’enflamme devant les injonctions qui viennent me chercher dans le corps et qui, ensuite, s’intellectualisent. Par exemple, je suis une femme. Je m’identifie en tant que femme qui vit dans une société et il m’est impossible de ne pas être en réaction à celle-ci, mais la volonté qui porte mon écriture n’est pas celle de m’y inscrire comme féministe. Je le suis, évidemment, mais ce n’est pas mon levier d’écriture. Ma pensée et mon écriture sont des réponses quasi animales à toute tentative de docilité. Surtout, c’est à travers les échanges avec mes amies, avec mes collègues, avec mes mentors d’écriture et de pensée, comme Nicole et Andréane, que tout à coup le texte peut s’expliciter et devenir un objet à portée sociale. J’ai souvent besoin de personnes plus tempérées, avec un regard plus englobant que le mien, pour aiguiller mon écriture ou ma pensée et préciser le sens de ma poésie.

Jean-Pierre Tremblay, Le Saint Graal, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille
Jean-Pierre Tremblay, Le Saint Graal, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille

Procédez-vous consciemment à l’inscription d’une subjectivité et d’un pouvoir d’énonciation au féminin dans vos œuvres ? Ou, au contraire, votre écriture est-elle porteuse du refus d’une identité figée, le témoignage de l’instabilité du sujet féminin, un peu comme dans la pensée queer ?

A. F.-V. : Je suis entrée dans l’écriture avec le désir de développer une poésie plutôt queer, mais je me suis rendue compte assez rapidement que je devais l’incarner d’abord à partir d’une subjectivité qui se dit au féminin. Je voulais pouvoir refuser des standards, refuser une subordination et témoigner aussi des abus dont sont victimes les subjectivités féminines, donc, en quelque sorte, je n’avais pas le choix de passer par là, puis de camper cette féminité-là dans mon écriture. Mais tranquillement j’aspire quand même à « queeriser » ma subjectivité, et même mon style littéraire, par la déconstruction du poème, du roman, etc. Donc, oui, c’est une question qui m’habite beaucoup et qui nourrit mon écriture. C’est en créant des postures d’énonciation multiples que j’arrive le mieux à rendre compte du refus de cette identité figée.

N. B. : Parlerais-je pour ma part de sensibilité féminine ? J’ai un vécu féminin parce que j’ai un corps de femme ; j’en connais « l’histoire officielle ». Ma sensibilité est formelle et rationnelle. C’est rarement l’anecdote de vivre qui la nourrit. Dans un sens, ma sensibilité serait plus près du masculin si on pense ce dernier sous l’angle de la logique, des mathématiques, des équations, etc., car cela correspond davantage à ma façon de naviguer, d’explorer et d’être ludique avec les mots. Pour parler de sensibilité féminine, je crois qu’il faut absolument parler des expériences vécues par et dans le corps féminin, ainsi que des expériences imposées culturellement à ce même corps. À quoi ressemble l’enfermement de la colère, de la peur, de la soumission, du courage, de la résilience, de la joie dans le corps féminin ? À quoi ressemblent le plaisir et la jouissance dans l’être de chacune ? Quand on parle d’écriture, je crois que tout ce qui constitue notre singularité, y compris notre pouls et notre respiration, forme tôt ou tard la trame essentielle de nos voix. Dans les années 1970, je répétais et redisais que les femmes avaient besoin de poésie, de bribes de récits, de prose, et que leur prose aussi avait besoin de fiction théorique, ou de théorie fiction, parce qu’il nous fallait découvrir le monde et dénouer le mensonge appelé réalité. Une part de nous-mêmes était dans le réel et l’autre était dans un monde fictif inventé par les hommes en fonction de leurs besoins, mais dans lequel nous vivions aussi. Pour démêler tout cela, il fallait un désir, une énergie, une solidarité et une sensibilité qui concernaient tout à la fois un amour de la langue et des femmes ainsi qu’une volonté de combat.

V. B. : Andréane reprend en peu de mots ce que Nicole vient tout juste d’énoncer dans Tu choisiras les montagnes, lorsqu’elle écrit – ce qu’il faut dire et redire : « on a longtemps enlevé aux femmes le droit d’être des sujets » (p.30). À mes yeux, c’est peut-être ce qui résume le mieux ce qui vient d’être mis sur la table. Est-ce que la question c’est d’être femme, d’être queer, de déconstruire ? Ou ne s’agit-il pas aussi de faire apparaître la femme, tant dans l’acte d’écriture que dans la théorisation ? Cela, non pas pour se placer dans une posture critique ou négationniste envers d’autres identités ou d’autres manières d’être en écriture, mais pour rendre compte d’un temps des femmes qui, finalement, a peut-être été éclipsé trop rapidement.

N. B. : Oui, absolument. Leur temps est éclipsé, tout comme l’ont été presque toujours leur travail et leur parole. L’environnement socio-littéraire d’aujourd’hui permet aux femmes d’inscrire leur subjectivité dans la réalité, parce qu’on accepte davantage la différence et la pluralité des énoncés. Pour ma génération, toutefois, il fallait d’abord construire les outils pour sortir de la soumission. Il fallait commencer par faire tout le travail de compréhension : saisir comment fonctionnait le patriarcat, quels en étaient les dangers. Il fallait le définir, parce que le patriarcat – comme le capitalisme – se transforme facilement. L’Anthologie de la poésie des femmes au Québec, que j’ai codirigée avec Lisette Girouard, a regroupé la parole de différentes générations de femmes poètes ayant pris la plume dès la fin du XIXe siècle. Pendant les années de plomb que constitue la période de 1950 à 1960, certaines d’entre elles n’ont publié qu’un seul livre. Ce n’est pas qu’elles manquaient de talent, d’énergie ou de volonté créatrice, mais elles n’étaient pas autorisées à devenir leur désir, et ne pouvaient souvent pas aller plus loin socialement. Plusieurs s’épuisaient alors à prendre la parole, dans une conjoncture où elles n’étaient pas ou ne pouvaient pas être entendues. Mais, aujourd’hui, grâce aux vagues de féminisme précédentes, beaucoup plus de voix féminines peuvent construire ce qu’on appelle une œuvre – une ligne de pensée qui est la leur – de manière singulière.

Y a-t-il des passations et des dialogues qui s’opèrent entre les poètes qu’on pourrait dire « doyennes », celles qui assurent un travail constant depuis plusieurs décennies, et vous, Vanessa et Andréane, qui appartenez à la plus jeune génération ?

A. F.-V. : À l’époque de Nicole, c’est vrai que la tâche était de nommer, de comprendre comment le cadre hétéronormatif et patriarcal fonctionnait, de revendiquer une parole et des possibilités d’être. Dans un entretien récent, la poète Louise Warren disait de la jeune génération de poètes d’aujourd’hui qu’elles « affirment et prennent ». Moi, par exemple, j’ai accès aux textes publiés par des femmes qui me précèdent, mais en même temps, je n’ai probablement pas assez de recul pour tout saisir de leurs expériences et de leurs luttes. Ce que je vois, par contre, c’est que les femmes en ce moment sont des sujets au sens plein et qu’elles se donnent énormément de permissions. Mais je pense aussi qu’il faut rester vigilantes et ne pas s’asseoir sur ces acquis. C’est là que le travail de fondation qui a été fait avant nous devient extrêmement précieux.

V. B. : Pour ma part, je le sais, j’écris de manière effrontée, c’est-à-dire que j’écris en me donnant tous les droits. Je me pose très peu de questions sur mes droits dans l’écriture : je les prends, c’est tout. Au fond mon seul questionnement au moment d’écrire est : suis-je vraie par rapport à moi-même ? Mais si j’arrive à ne me poser que cette unique question, eh bien, c’est parce que des personnes comme Nicole et tant d’autres encore ont fait un travail au préalable qui nous permet aujourd’hui d’être de très belles effrontées, d’avoir la tête haute et les jambes bien plantées… Comme Andréane le disait, il faut se le rappeler ; c’est un devoir non seulement de mémoire, mais aussi de vigilance. Et nous avons la chance d’avoir une communauté de poètes qui en sont bien conscientes. Je pense que l’une des choses qui font en sorte que je me sente si bien en poésie, c’est l’ouverture que je trouve au sein de la communauté de femmes poètes. Je pense au partage d’amitiés, aux discussions avec les pairs et aux échanges intergénérationnels. À la reconnaissance de poète à poète. C’est vraiment une chance et un devoir que de dialoguer entre nous pour comprendre les expériences qui se vivent d’une génération à l’autre.

A. F.-V. : Et de continuer à le faire. La communauté est vivante en ce moment et elle se développe au-delà des rapports entre générations. On a la chance de se côtoyer dans la vie comme dans les textes et de se nourrir les unes les autres. Mais mon besoin de nommer est un peu différent du tien, Vanessa. Comme dans la citation que tu rapportais plus haut, on dirait que j’ai ressenti à un moment donné la nécessité de nommer, de rappeler le droit qu’ont les femmes d’être des sujets, entre autres parce que je restais prise avec cette impression que mon « je » était partout dans mon écriture et que je prenais trop de place. On dirait que j’avais besoin de me justifier pour finalement comprendre que cette pudeur provenait d’une tradition qui dépassait ma simple expérience. Le comprendre m’a demandé le front dont tu parles.

Les récits de l’intime donnent-ils accès à un certain pouvoir, qu’il soit individuel ou collectif ? Pensons entre autres aux nombreux recueils de poésie qui, en particulier depuis le mouvement #MoiAussi, abordent la question de la violence sexuelle ou en contexte amoureux. Ces expériences d’écriture permettent-elles de fonder des communautés de poètes plus empathiques ?

V. B. : Je dirais que cette question dépasse les poètes, qu’elle concerne aussi les lecteurs et lectrices. Du moment qu’un livre est publié, il n’appartient plus à son autrice. Chacun·e ensuite en fait sa propre lecture. Des communautés se créent ainsi, mais je ne suis pas certaine que j’irais jusqu’à dire qu’elles sont « empathiques ». Peut-être parce que moi, en tant que lectrice, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Lorsque Andréane écrit Tu choisiras les montagnes, qui porte entre autres sur des types de violence amoureuse, ce vers quoi se dirige mon attention n’est pas tant cette thématique-là que sa manière de renverser la pensée – je reviens encore une fois au mot plaisir, ou à l’excitation que je ressens face à son écriture. Je suis excitée par son écriture. Je suis excitée par sa manière d’énoncer, de jouer avec le langage, de me rendre présente à moi-même ou à quelque chose d’intangible, parce qu’elle a imaginé une forme capable de se rendre jusqu’à moi comme lectrice. Ce qui m’excite existe par-delà le trauma ou par-delà le moteur du texte ; c’est la forme. La poésie, c’est quand même un drôle de jeu qu’on s’est inventé pour entrer en dialogue les un·es avec les autres ! Le pouvoir, si une telle chose peut exister en dehors de sa forme symbolique, je crois qu’on se le donne d’abord à soi avant de potentiellement le reprendre collectivement. Le jeu, le langage, l’amour et l’amitié sont pour moi les moteurs de la communauté.

A. F.-V. : Je trouve la réflexion sur le pouvoir tellement complexe. Je me demande en fait s’il s’agit vraiment d’une reprise de pouvoir que d’écrire sur les violences dans les relations amoureuses. J’ai longtemps pensé qu’il y avait du pouvoir dans l’écriture ; d’une certaine manière, il s’agit de prendre le contrôle de sa propre trame narrative. Cependant, je trouve qu’il y a là une vulnérabilité tellement grande. Le rapport à soi qui s’expose dans l’écriture est tellement fragile ; son exercice peut aussi amener à s’autodétruire. Le fait d’être lue apporte alors une solidarité qui, elle, s’apparente à un sentiment de pouvoir.

N. B. : Je pense que la poésie écrite par les femmes d’aujourd’hui va servir pendant un moment à comprendre la fine matière de la douleur de femme et l’intelligence de cette douleur comme appartenant à une dimension inédite de l’humanité. Il y a la résilience de chacune, mais chaque texte qui imbibe la langue et la littérature fait plus que susciter de l’empathie ; il construit du réel et, conséquemment, une manière neuve de conscientisation. Et une fois de plus, je pense que le plaisir qui fonde l’écriture en tant que telle contribue à un au-delà du texte, à un ancrage culturel pérenne, et cela, même à une époque où règne l’éphémère.

A. F.-V. : Vous parlez donc de plaisir toutes les deux, et la manière dont vous en parlez me soulage. Je trouve ça beau de dire que c’est aussi une dimension du travail réalisé par les femmes poètes qui nous précèdent : elles nous ont permis d’en arriver là, c’est-à-dire de parvenir à se poser la question du plaisir dans l’écriture. Sans oublier le plaisir de l’échange, du partage de connaissances. En ce moment, je prends plaisir à vous écouter, puis c’est la même chose qui se passe dans l’écriture. Je trouve ça tout à fait cohérent !

Les deux anthologies de la poésie des femmes au Québec, dans leur introduction, affirment attendre beaucoup de la poésie. C’est le souhait de la découverte sans cesse renouvelée d’une poésie foisonnante qui participe également à la construction d’un sens collectif. Voyez-vous dans la poésie le lieu d’une exigence aiguë ? Qu’attendez-vous vous-mêmes de la poésie ?

N. B. : La poésie, c’est comme l’amour ! Quand on la trouve, ça va de soi. On reconnaît le poème, le plus beau poème, chaque fois qu’on en trouve un. Et en principe, on sait où aller le cueillir, c’est-à-dire chez quel auteur, dans quelle œuvre, dans quelle maison d’édition, etc. On ne négocie pas avec un poème. On ne peut pas dire « j’aime un peu ce poème ». Il est à prendre ou à laisser.

A. F.-V. : Je reviendrais à mon idée initiale sur la présence. Je pense que j’attends de la poésie qu’elle nous soulève, puis aussi qu’elle nous raccroche un peu au monde quand on a l’impression de perdre pied. Finalement, j’attends de la poésie qu’elle nous lie les un·es aux autres. C’est une question de présence au monde et aux personnes.

V. B. : Quand j’ai repris cette phrase de l’anthologie de Lisette et Nicole, « nous attendons beaucoup de la poésie », dans l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec, ce n’était pas nécessairement parce que j’attendais quelque chose de la poésie. C’était plutôt pour reconnaître ses potentialités, tout ce que la poésie peut, les manières par lesquelles elle parvient à nous bouleverser individuellement et collectivement. Après, moi, Vanessa Bell, je n’attends rien de la poésie. Je suis reconnaissante d’avoir découvert ce langage et d’y participer. Je suis reconnaissante d’exister, d’être lue, entendue et comprise, dans une communauté où des vibrations peuvent exister sans même qu’on ait besoin de se les expliquer, ou que j’aie à m’expliquer.

N. B. : J’ajouterais quand même que la poésie est fondatrice. Parce qu’elle résonne, elle vibre ; elle est ce qui ne peut pas s’énoncer clairement et, en ce sens, elle est toujours première. C’est elle qui fait chanter les peuples, les différences, les solidarités, voire les manifestes. La poésie est une souche qui solidarise dans l’existentiel. C’est le verbe être qui connecte. Subtilement, elle solidarise dans ce qu’il y a de meilleur et d’essentiel en chacun et chacune de nous, et c’est ce qui la rend vraie chaque fois, qu’elle dise « je suis une fille maigre ⁄et
j’ai de beaux os » ou « la terre est bleue comme une orange ».


Propos recueillis par Myriam Cloutier et Julie Perreault

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