Relations Automne 2021 / Dossier

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Au Québec, nous aimons affirmer que nous sommes modernes et libérés de la « croyance », sous-entendu, de la religion. Mais n’est-ce pas là aussi une croyance, toute rationaliste soit-elle ? Car les quêtes de sens et le besoin de transcendance continuent bel et bien de s’exprimer sous différentes formes – tantôt inspirantes et bouleversantes, tantôt confuses et inquiétantes. Comment ce rapport tendu à la croyance complique-t-il notre relation à l’altérité et au pluralisme ? Et si le religieux recelait encore une part de puissance subversive essentielle pour affronter les temps tumultueux que nous traversons ? Et, plus fondamentalement, qu’est-ce que croire veut dire dans une société sécularisée comme la nôtre et pour une revue progressiste comme Relations, ancrée depuis 80 ans dans la tradition du christianisme social?

Faire crédit, tenir pour vrai, placer sa confiance en quelque chose : l’étymologie du mot croire en rappelle le caractère polysémique, large, généreux. Si l’on s’y fie, on pourrait dire que la croyance est omniprésente dans nos vies, dans notre quotidien : sans tenir pour vraies ou sans placer sa confiance dans une multitude de normes, d’institutions et de conventions – à commencer par le langage –, la vie en société ne serait tout simplement pas possible.

Et pourtant. Il suffit de prononcer le mot croyance, de le laisser résonner dans notre esprit tout pétri de modernité pour se rendre à l’évidence : le terme est chargé, et le plus souvent connoté de manière péjorative. Dans nos sociétés dites séculières, les personnes croyantes sont souvent perçues comme des êtres crédules ou naïfs qui prennent pour vérités des fabulations renvoyant à l’enfance, voire à des stades primitifs de l’évolution humaine – ce qui trahit par ailleurs le regard évolutionniste que nous posons encore, de manière plus ou moins subtile, sur bien des sociétés non occidentales.

On le voit, il est grand le malentendu qui entoure la notion de croyance. Si, dans le sens commun, croire traduit forcément un doute (« je crois que oui » ne veut pas dire « c’est vrai »), la notion se rigidifie dès qu’il s’agit de religion : croire reviendrait alors à vouloir affirmer un dogme, une vérité absolue, universelle et éternelle dont il faudrait se méfier –avec raison.

Il suffit de prononcer le mot croyance, de le laisser résonner dans notre esprit tout pétri de modernité pour se rendre à l’évidence : le terme est chargé, et le plus souvent connoté de manière péjorative.

Une des nombreuses sources de ce malentendu se trouve dans la façon dont la religion elle-même a été définie par ses critiques, depuis le début de l’ère moderne. Comme le rappelle le philosophe, sociologue et anthropologue Bruno Latour dans l’entretien qu’il nous accorde dans le présent dossier, ces critiques, notamment celles des Lumières, se méprennent sur la nature du croire, qu’elles dépeignent comme étant une recherche de connaissance objective, une recherche d’information sur le monde et son fonctionnement. Il faut dire que l’Église catholique, à partir de la Renaissance, a grandement contribué à donner l’impression que tel était le dessein de la religion, en refusant tout partage de son monopole sur la production de vérités (notamment avec les sciences naturelles naissantes), mais aussi en donnant au message religieux une apparence de scientificité en procédant à sa rationalisation, en particulier avec la Réforme catholique du XVIe siècle. Cette Église hégémonique, devenue instrument de pouvoir et de conquête est en quelque sorte devenue l’ennemi constitutif des Modernes sous les traits de « l’Infâme » à écraser. S’il fallait bien sûr mettre fin à cette hégémonie, dans le face-à-face qui s’amorce alors et au terme de la longue lutte entre le régime de vérité religieux et celui porté par les sciences, la notion de croyance qui finit par s’imposer dans la pensée occidentale en ressort appauvrie, dévoyée. Non seulement ne permet-elle pas de bien comprendre le phénomène religieux, mais elle nourrit aussi un mépris pour l’expérience spirituelle tout en participant à une certaine sacralisation de la raison, néfaste pour l’esprit scientifique lui-même – ; l’essor de théories du complot remettant en question l’autorité de la science médicale, en ces temps de pandémie, l’illustre en partie.

Photo : Valérian Mazataud
Les oiseaux adoptés qui entourent la maison de Roch Lapensée, Alfred (Ontario), août 2014. Photo : Valérian Mazataud.

Il nous apparaît dès lors essentiel de chercher à développer un rapport différent à la croyance et, en toute humilité, de créer des espaces de doute pour tenter d’échapper à la longue histoire de cette fausse opposition entre croyance et raison. Car les réflexes de pouvoir et de domination qu’elle charrie ont des effets mortifères, à commencer par leur propension à étouffer le pluralisme inhérent à nos sociétés. Pluralisme ethnoreligieux, certes, mais aussi des façons de se rapporter au monde, à l’invisible, à l’infini – autrement que par le consumérisme qui domestique le désir en même temps qu’il détruit la biosphère[1].

Comprenons-nous bien : développer un rapport plus sain à la croyance ne veut pas forcément dire renouer avec la religion, ni même avec Dieu. Car comme le dit magnifiquement l’anthropologue jésuite Michel de Certeau dans La faiblesse de croire (Seuil, 1987), c’est avant tout d’amour dont il est question. L’acte de croire, souligne-t-il, est avant tout la découverte de quelque chose sans quoi il nous apparaît impossible de vivre, tel le soleil pour la plante, l’écriture pour la poète, ou la soif de justice pour le militant. C’est ce « désir inguérissable » qui nous dépasse en même temps qu’il nous définit, qui nous ouvre à l’altérité en même temps qu’il nous force à reconnaître l’impossibilité d’être assouvi. C’est aussi ce bouleversant constat que même au plus profond de l’horreur, il est impossible de se résoudre à laisser triompher l’absurde et l’injustice, à cesser d’espérer que le monde puisse et doive forcément être autrement : plus beau, plus hospitalier, meilleur.

Mais ce désir transcendant, quelles formes prend-il dans une société comme la nôtre qui aime croire qu’elle ne croit plus ? Quelles formes multiples, hybrides, séculières ou religieuses, prend la transcendance ? Quelle importance revêt-elle encore alors que nous traversons une profonde crise civilisationnelle, à la fois écologique, sanitaire, politique et sociale ?

Le 80e anniversaire de Relations, que nous célébrons cette année, nous pousse à réfléchir non seulement à la place qu’occupe la revue dans la société québécoise, mais à la question plus fondamentale du croire. C’est le sens du titre du présent dossier, « En quoi croyons-nous ? », dans lequel le « nous » renvoie autant à la société qu’à la revue elle-même, ancrée dès ses débuts dans la tradition du christianisme social. Une tradition qui se manifeste tant dans la lutte contre les inégalités structurelles, dans un engagement pour la justice et la solidarité avec les personnes exclues et opprimées, que dans une conception de la transcendance inextricable de l’immanence du monde. Comme l’écrivait le théologien Gregory Baum dans notre 700e numéro, en 2005 : « Une piété qui ne nourrit pas l’impatience face aux inégalités structurelles et aux menaces à l’environnement ignore la transcendance divine[2]. »

Cet engagement peut-il encore être entendu dans toute sa profondeur dans un contexte où règne le malentendu que j’évoquais plus haut et qui est particulièrement prégnant dans les milieux progressistes, où le religieux est souvent vu comme opium du peuple, sinon comme force réactionnaire par essence ? Notre pari est de faire en sorte que cela soit possible sans renier ce qui fait la particularité de Relations au sein de la gauche québécoise. Notre engagement, donc, est de continuer d’être ce lieu où il est possible de dégager des horizons communs d’humanité et de justice pour tous et toutes, et de créer des points de rencontre entre personnes croyantes, non croyantes et « autrement croyantes » (pour parler à nouveau comme Michel de Certeau) qui savent la valeur de ce qui ne se consomme pas, de ce qui fait jaillir la joie, de ce qui crée des liens qui libèrent. Un espace où faire dialoguer des savoirs riches et divers capables de nommer et de dénoncer avec radicalité tout ce qui entrave la dignité, la justice et l’égalité des personnes et des collectivités – y compris au sein de l’Église catholique. Capables, aussi, de rendre visible l’invisible pour apprivoiser la fragilité, la beauté, l’étrangeté du monde et de notre condition humaine plutôt que de les combattre, les fuir ou les dominer.

Alors que se multiplient les crises qui mettent sans cesse en lumière l’effondrement possible de notre rapport au monde fondé sur la toute-puissance, la démesure, la maîtrise et le contrôle de ce qui nous dépasse, nous espérons ainsi continuer d’être ce lieu qui permet de croire que tout n’est pas perdu, que l’humain peut encore nous surprendre.


[1] Voir Dominique Bourg, « Changement de civilisation et spiritualité », Relations, no 809, juillet-août 2020.
[2] G. Baum, « Ne nous trompons pas de transcendance », Relations, no 700, mai 2005.



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