Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Catherine Mavrikakis

En finir avec la fascination

L’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek a relevé avec justesse que la fascination exercée par les bourreaux est incomparablement plus intense que celle qu’exercent les victimes sur le public. Les victimes sont souvent nombreuses alors que les bourreaux voient leur individualité faire l’objet de longues descriptions.
           
La publication en français d’une édition scientifique du journal du chef de la propagande du Troisième Reich, Joseph Goebbels, par Horst Möller, directeur de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, en est un nouvel exemple. La couverture des quatre volumes met en valeur une très belle photo de Goebbels, reproduisant quelque chose de l’idolâtrie nazie et nous laissant penser que le monstre se porte, se montre et donc se vend bien à notre époque.
           
Comment résister à la fascination pour le mal et ses grandes ou petites incarnations dans une société du spectacle où l’inquiétant, le grotesque, l’absurde, le barbare, intéressent davantage que le bien, et où le désir d’intensité et d’étonnement demande sans cesse à l’expérience d’être forte ?
 
Loin de moi l’idée de prescrire un art modèle, qui ne devrait faire étalage que d’événements ou d’êtres à la morale au-dessus de tout soupçon. Loin de moi l’envie d’interdire une représentation des bourreaux. Néanmoins, il y a lieu de s’interroger sur cette parole que j’avais entendue à un colloque il y a plusieurs années : « on ne peut penser le cinéma d’Hollywood après la Seconde Guerre mondiale sans son attirance pour l’uniforme nazi… » Le cinéma américain des années 1950 et 1960 n’aurait pas existé sans cette admiration à peine cachée pour l’image du mal et l’élégance incarnée par le bel et cruel officier du Troisième Reich. Le mal subjugue, il charme, et sa représentation ne sait que se complaire dans ce regard captivé qu’il suscite.
           
Une amie, découragée par la place que l’on faisait au dictateur de son pays dans les médias du monde, me disait préférer ne plus écouter la télévision, ne plus lire les journaux, parce qu’elle retrouvait chaque jour une fascination exacerbée pour tout ce qui touche le pouvoir de ceux qui font le mal ou du mal. Cette remarque donne à penser… Doit-on, pour lutter dans un monde comme le nôtre, rester sans cesse à l’affût des événements et participer, tout en la dénonçant, à la séduction qu’exercent l’horreur et ceux et celles qui la perpétuent ? Ou y a-t-il quelque chose de vital, de nécessaire à vivre hors du temps, dans un milieu capable de se détacher du présent et de ses horreurs ? L’engagement et la présence au monde demandent-ils d’avoir sans cesse les yeux grands ouverts ? Comment penser notre participation politique et éthique à la vie en se détachant des manifestations qu’elle semble nous imposer ? La question est d’importance, elle touche à ce que j’ai senti tout au long de 2016, dès que je me mettais à lire sur Donald Trump.
           
N’y avait-il pas dans la presse américaine, avant même l’investiture républicaine et dans les mois qui l’ont suivie, une véritable fascination pour la force ou encore la mégalomanie de celui qui arrivait, malgré tous ses propos inquiétants, à plaire à une bonne partie de la population ? Les chaînes de télévision ou de radio sidérées par le personnage, qui se demandaient sans cesse jusqu’où il irait, lui laissaient néanmoins une place de choix dans leurs émissions quotidiennes. On peut bien sûr parler du diktat des cotes d’écoute, mais la sur-présence de Trump dans les médias avant même qu’il ne soit un candidat très sérieux me semble être le sujet d’une analyse à faire. Les chaînes de télé ne sont-elles pas encore subjuguées par la réussite de celui qu’elles pensaient n’être qu’un clown qui perdrait vite de son charme, quand la nécessité des élections ferait loi ? Le succès que connaît actuellement l’émission Saturday Night Live, qui laisse à l’acteur Alec Baldwin le soin d’incarner magnifiquement le 45e président des États-Unis et qui déconstruit avec brio les tics et les manies du personnage, ne nous permet-il pas de comprendre que la force de Donald Trump tient précisément à sa capacité d’occuper notre imaginaire, de coloniser l’humour et à notre passion de savoir comment un tel phénomène est possible ?
           
Le jour de l’investiture de Trump, Angela Merkel a assisté à l’ouverture d’un musée à Potsdam. Beaucoup y ont vu un pied de nez au président américain ou encore un acte en faveur de l’art, en faveur de l’intemporel dans un monde qui se consacre à consommer le présent et à toujours demander à la contemporanéité une intensité dont Trump serait le symptôme. S’il est nécessaire pour beaucoup de gens de vouloir connaître la dernière gaffe de Trump ou la dernière bourde d’un ministre du gouvernement québécois, n’est-il pas aussi important de tenter de se débrancher du monde contemporain et de la fascination pour le mal, l’idiotie et la bêtise ? Après m’être abonnée au compte Twitter de Trump, je me suis vite désabonnée. Je saurai bien assez vite ce qu’il pense, je n’ai pas à être aux premières loges de ses spectacles. En lisant Ubu roi d’Alfred Jarry, publié en 1896, ou encore Les Clowns. Le dictateur et l’artiste de l’écrivain Norman Manea, qui parle de la Roumanie sous les Ceausescu, je saisirai peut-être mieux que sur Twitter quelque chose comme le présent.



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