Relations Été 2023 / La Série

En finir avec la division sexuelle du travail
4 de 4 Ceci est le dernier de quatre articles sur l’économie politique. Une nouvelle série sera à suivre dans nos prochains numéros.
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La pandémie a révélé les mécanismes bien actifs de la division sexuelle du travail. Mais pendant que les notions de « charge mentale » et de « conciliation travail-famille » alimentent les conversations autour de la machine à café, des angles morts continuent de nuire à l’approfondissement de notre discussion sur le travail domestique et de care.
L’autrice, historienne et sociologue, a publié Aux marges de l’emploi. Parcours de travailleuses domestiques québécoises (Éditions du remue-ménage, 2018)
La pandémie de COVID-19 a ébranlé notre regard sur le travail, du moins momentanément. De nouvelles catégories ont surgi : le travail délocalisable, dorénavant « assigné à domicile » ; celui que l’État peut désinstitutionnaliser du jour au lendemain, comme l’éducation et la scolarisation des enfants ; et, surtout, le travail « essentiel », réalisé par les « anges gardiens ». La crise sanitaire et le confinement ont provoqué une prise de conscience subite, largement relayée par les médias en 2020 : ils nous ont permis de voir qu’une grande part des tâches les plus importantes pour la société sont réalisées par des femmes, notamment des femmes racisées et souvent en situation de précarité, gratuitement ou contre une faible rémunération. Dans les CHSLD, par exemple, le personnel est composé à 85 % de travailleuses, dont le quart provient de l’immigration, et les deux tiers des personnes proches aidantes qui prodiguent des soins soutenus (au moins 20 h par semaine) sont des femmes.
AUX ORIGINES MODERNES DE LA DIVISION SEXUELLE DU TRAVAIL
Comment expliquer cette persistante répartition genrée des tâches et des responsabilités, visible tant dans la famille que dans les milieux de travail ? L’attribution aux femmes du travail de soin plonge ses racines très loin dans l’histoire, mais, en Occident, la division sexuelle du travail telle que nous la connaissons aujourd’hui est née avec la révolution industrielle et la généralisation du salariat masculin au XIXe siècle. Assignées prioritairement à l’espace domestique, les femmes sont alors exclues de la sphère politique et de la plupart des secteurs d’emploi occupés par les hommes. En revanche, les femmes qui doivent gagner leur vie, qu’elles soient religieuses ou laïques, sont confinées à des fonctions subalternes dans des secteurs d’activités qui conviennent supposément à leur sexe. La notion de « sphères séparées », une conception dichotomique basée sur l’idéologie naturaliste de la différence des sexes, se cristallise à cette époque.
Hors de cette logique de ségrégation, il devient alors pratiquement impossible de penser les activités des femmes et des hommes. C’est d’ailleurs à ce moment, au pic de la révolution industrielle, que le service domestique, autrefois mixte, devient un métier massivement féminin. Prolongeant sous une forme rémunérée les assignations familiales portées par toutes les femmes, celui-ci organise leur inégale répartition en fonction de la classe sociale : aux bourgeoises l’intendance du foyer et la broderie, aux femmes des classes populaires et racisées l’eau savonneuse et le charbon.
« PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS, QUI LAVE VOS CHAUSSETTES[1] ? »
Dans les années 1970, les féministes ont vu dans l’assignation collective des femmes au travail domestique le point nodal des rapports sociaux de sexe. En rupture partielle avec la tradition marxiste, la sociologue Christine Delphy a développé le concept de « mode de production domestique » (L’ennemi principal, Syllepse, 2013) pour expliquer l’exploitation spécifique des femmes au sein de la famille. Selon les féministes radicales, la division sexuelle du travail dans le cadre patriarcal du mariage instaure pour les femmes un « rapport particulier au travail où leur temps est entièrement approprié et constamment défini en fonction des besoins et des temps des autres[2] ». Ce principe, au cœur de l’expérience du travail domestique gratuit, s’arrime en quelque sorte aux mécanismes de segmentation à l’œuvre dans l’économie marchande pour constituer dans le salariat une forme d’exploitation propre aux métiers du care, fondés sur le soin des autres, le souci ou la sollicitude, et dont le caractère « féminin » nous paraît exister de toute éternité tant il est évident et tenace. L’imposition du temps supplémentaire obligatoire aux infirmières du réseau public constitue un bon exemple de cette forme d’exploitation spécifique.
L’ÉTAT ET LA DIVISION DU TRAVAIL
L’existence d’un « marché du travail » régi par la concurrence et la loi de l’offre et de la demande est un mythe néolibéral bien enraciné. Réfutant cet « idéal », les économistes hétérodoxes et les sociologues nous montrent au contraire que le salariat est composé de plusieurs « marchés », entre lesquels les travailleurs et les travailleuses sont loin de circuler librement. Les femmes pauvres, racisées ou immigrantes, par exemple, constituent l’essentiel du bassin de la main-d’œuvre dans le « marché » des petits boulots domestiques (femmes de ménage, aides à domicile, gardiennes d’enfants, etc.). Les politiques publiques façonnent cette ségrégation en emploi en contribuant à refouler, voire à confiner certaines catégories sociales à des occupations précises.

À titre d’exemples, pensons notamment aux politiques d’insertion sociale qui ciblent le secteur domestique comme un gisement d’emplois pour les femmes peu qualifiées ; aux politiques migratoires qui ont pour effet d’enfermer les femmes migrantes dans les formes les plus dégradées de travail domestique ; et aux politiques fiscales qui subventionnent l’embauche à rabais d’aides ménagères pour les familles fortunées. Devant le rôle joué par l’État dans le maintien des inégalités en emploi, contester les politiques publiques qui renforcent la délégation en cascade du travail domestique « dans le sens descendant des hiérarchies sociales[3] » serait certainement une grande avancée. De surcroît, il est impératif de mettre en lumière, en arrière-fond de toute notre architecture de protection sociale, le rôle central assumé par l’« État-providence invisible », un concept repris par la politologue Jane Jenson[4] pour désigner le travail de soin fourni gratuitement par les femmes. Avec le recul des services publics, les femmes en situation économique précaire sont les premières refoulées dans l’espace domestique pour répondre aux besoins essentiels de leurs proches.
LA DIVISION SEXUELLE DU TRAVAIL EN CONTEXTE PANDÉMIQUE
Dès le début de la pandémie, dans toutes les classes sociales, la fermeture des établissements scolaires et des services de garde a été un puissant révélateur de la « force de rappel » de la division sexuelle du travail, un peu à la manière d’un ressort qui reprendrait sa place après avoir été étiré, mais ses effets ont été variables. Les femmes universitaires ont moins publié en 2020, à l’inverse de leurs collègues masculins qui ont augmenté leur production. Les télétravailleuses ont travaillé le soir et même la nuit pour « concilier » travail et famille, tandis que des milliers d’ouvrières ou d’employées du secteur des services ont carrément dû quitter leur emploi pour s’occuper momentanément des enfants. Pendant ce temps, les services de garde d’urgence maintenus à bout de bras et dans des conditions particulièrement difficiles par des éducatrices demeuraient inaccessibles aux personnes demandeuses d’asile, y compris à celles œuvrant dans le réseau de la santé. Ainsi, la pandémie et le confinement ont dévoilé non seulement comment notre monde repose sur le travail d’un réseau de femmes (proches aidantes, mères, éducatrices, soignantes, nettoyeuses), mais également les hiérarchies sociales qui font tenir cette chaîne de care, dans le monde du travail aussi bien qu’au cœur de la sphère familiale. Dans un tel contexte d’inégalités structurelles, la « conciliation travail-famille », réduite à une équation privée, est impossible à résoudre et mène à des scénarios qui tendent tous à consolider un ordre social et de genre injuste.
Au plus fort de la crise, l’espoir d’une relance féministe, basée sur une réelle valorisation du travail des femmes, était permis. Or, la reconnaissance du travail des « anges gardiens » a fait long feu. D’abord, l’usage du masculin générique pour désigner ces travailleuses et travailleurs dont on ne saurait se passer n’est pas anodin et n’est pas passé inaperçu dans les milieux féministes. Mais, plus fondamentalement, bien que le caractère ultra-féminisé de certains secteurs d’emploi « essentiels », souvent associés au travail de soins ou d’éducation, ait été fréquemment évoqué pour déplorer la sous-valorisation de ces métiers, ce constat n’a en revanche pas été véritablement problématisé. La ségrégation sexuelle en emploi, au lieu d’être identifiée comme le symptôme d’un dysfonctionnement de l’organisation sociale auquel des politiques publiques devraient s’attaquer, continue, implicitement du moins, d’être vue comme une fatalité.
Malheureusement, la mixité dans les secteurs d’emploi à prédominance féminine ne progresse pas au Québec. Dans le domaine des soins de santé, de l’assistance sociale et de l’enseignement, la proportion de femmes s’est même accrue au cours des dernières décennies. Lutter pour la reconnaissance de la valeur du travail des femmes sans s’attaquer plus radicalement à la division sexuelle et raciale du travail – dans toutes les sphères de la vie – nous condamne à une bataille sisyphéenne, éternellement à recommencer.
[1] Slogan féministe prononcé lors d’une manifestation en 1972. Voir Corinne App, Lydie Rauzier, Anne-Marie Faure-Fraisse et Béatrice Fraenkel, 40 ans de slogans féministes, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2018.
[2] Louise Vandelac, Diane Bélisle, Anne Gauthier et Yolande Pinard, Du travail et de l’amour, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1985, p. 316.
[3] Geneviève Cresson et Nicole Gadrey, « Entre famille et métier : le travail du care », Nouvelles pratiques féministes, vol. 23, no 3, 2004.
[4] J. Jenson, « D’un régime de citoyenneté à un autre : la rémunération des soins » dans La dépendance des personnes âgées : Quelles politiques en Europe ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003.



