Relations Automne 2021 / Débat

Il faut en finir avec le faux progressisme de Projet Montréal
L’auteur est professeur associé au Département de géographie, d’urbanisme et d’environnement de l’Université Concordia
Projet Montréal n’est pas – et n’a jamais été – un parti de gauche. Répondant aux intérêts des gentrificateurs de la classe moyenne, il est certes un parti plus vert que les formations principalement soutenues par l’électorat des quartiers périphériques. Par contre, avec ses politiques dans les faits systématiquement défavorables aux locataires et son soutien indéfectible au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ce parti constitue un obstacle à l’avancée de la justice sociale et raciale dans la métropole.
LE PARTI DE LA GENTRIFICATION ET DE LA POLICE
Projet Montréal a d’abord pris le pouvoir dans des arrondissements en voie d’embourgeoisement. Aujourd’hui, le parti continue de promouvoir une vision de la ville empruntée aux gentrificateurs. Comme l’ont signalé bon nombre de chercheuses, de chercheurs et de personnes militantes, les intérêts des gentrificateurs diffèrent à plusieurs égards de ceux des citoyennes et des citoyens de la classe moyenne habitant dans les quartiers périphériques ou en banlieue. En effet, les premiers ont tendance à préférer les modes de transport publics ou actifs à l’automobile , et les espaces publics et les événements culturels aux arrière-cours résidentielles et autres salles de jeu privées. C’est cette opposition ville/banlieue plutôt que gauche/droite qui distingue nettement Projet Montréal des autres partis, notamment d’Équipe Coderre (maintenant Ensemble Montréal).
Un parti de gentrificateurs ne saurait être progressiste. Dans l’espoir de freiner le déplacement massif de locataires à faible revenu qu’entraîne le processus d’embourgeoisement de Montréal, des groupes de défense des locataires ont réclamé l’adoption d’une série de mesures, notamment un véritable moratoire sur la transformation de logements locatifs en appartements en copropriété, la création d’un registre des baux ainsi que diverses modifications visant à éliminer les nombreux subterfuges qu’utilisent des propriétaires pour expulser frauduleusement leurs locataires. Or, Projet Montréal a tout au plus appuyé des versions fortement édulcorées de telles mesures. Ce faisant, le parti continue de favoriser la prise de contrôle de la ville par la classe moyenne aisée.
Politique phare de Projet Montréal en matière de logement, le Règlement pour une métropole mixte exige des promoteurs d’immeubles en copropriété qu’ils financent en partie la construction de logements sociaux. Une telle obligation permettra d’accroître le parc de logements sociaux, ce qui constitue une bonne chose en soi. Mais sans la mise en œuvre de mesures pour freiner l’embourgeoisement, le nombre de logements accessibles aux ménages à faible revenu qui seront supprimés sera bien supérieur à celui des logements abordables susceptibles d’être construits en vertu de cette politique. De nombreux groupes de défense des locataires y voient plutôt un moyen d’obtenir l’approbation sociale requise à la construction de projets immobiliers en copropriété dans les quartiers ouvriers – ce qui aggravera globalement le processus d’embourgeoisement et le déplacement de populations.
Un parti de gentrificateurs, par ailleurs, ne peut être que favorable aux forces policières. De nombreuses recherches traitant du rôle qu’a joué la police dans la « sécurisation » de la métropole aux fins de son embourgeoisement l’attestent. Fait peu surprenant, Projet Montréal demeure un fidèle allié du SPVM depuis l’ère de Richard Bergeron, le fondateur du parti.
Parmi les nombreuses décisions favorables au SPVM qu’a prises Projet Montréal au cours des dernières années, soulignons le peu d’efforts consentis par la Commission de la sécurité publique (que dirige le parti) à la lutte contre le profilage racial et social et la hausse odieuse de 14,7 millions de dollars du budget du SPVM en 2021 – alors qu’au-delà de 70 % de la population montréalaise appuie le définancement de la police[1]. C’est sans oublier l’écho constant fait aux affirmations alarmistes et tronquées du SPVM relatives à l’augmentation de la violence armée dans les quartiers nord-est de la ville ainsi que le choix d’accroître la présence policière (plutôt que de financer davantage les programmes communautaires) pour remédier à la violence dans ce secteur.
Projet Montréal se donne par ailleurs l’image d’un parti vert. Toutefois, ce sont les modes de vie verts préconisés par les gentrificateurs qu’il favorise largement. Ces personnes mènent une existence plus écologique aux dépens des locataires à faible revenu – ces derniers se trouvant relégués à des quartiers où les modes de transport public ou actif sont beaucoup moins accessibles. Le vert du logo de Projet Montréal correspond donc à la vie de certains individus, et non à l’ensemble de la métropole. Il faut aussi remarquer que la deuxième couleur du logo est le bleu, soit celle de l’uniforme des policiers. Côte à côte, ce vert et ce bleu témoignent à mes yeux parfaitement de la vision de la ville que véhicule Projet Montréal : une ville où le mode de vie urbain écologique est l’apanage des personnes pouvant se le permettre et où la répression policière et le déplacement forcé sont réservés à ceux et celles qui n’en ont pas les moyens, en particulier les populations racisées.
Le développement d’une ville équitable nécessite une solution de rechange au néolibéralisme gris de Denis Coderre et d’Ensemble Montréal, ainsi qu’au vert et bleu de Projet Montréal.
POUR UNE VILLE JUSTE
Le développement d’une ville équitable nécessite une solution de rechange au néolibéralisme gris de Denis Coderre et d’Ensemble Montréal, ainsi qu’au vert et bleu de Projet Montréal. À l’élection de novembre prochain, nous devrons peut-être opter pour le moindre mal dans certaines courses, notamment en votant potentiellement pour Valérie Plante à la mairie pour empêcher une victoire de Denis Coderre. Dans d’autres cas, cependant, il devrait être possible d’élire des progressistes de petits partis (s’ils sont créés dans la présente course) ou des candidats indépendants progressistes – suffisamment, au moins, pour redonner une voix à la gauche à l’échelon municipal. Au-delà de novembre, il conviendrait de fonder une nouvelle formation politique qui représenterait les intérêts des locataires, des travailleuses et des travailleurs ainsi que des personnes racisées, et ce, tant dans les quartiers centraux que périphériques.
[1] Ville de Montréal, Analyse des résultats. Sondage de la consultation prébudgétaire 2021, 29 septembre 2020 [en ligne].
Lisez l’autre point de vue de ce débat :
Face au retour de Denis Coderre, il faut appuyer Projet Montréal tout en construisant un mouvement réellement progressiste.
par Jonathan Durand Folco



