Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Jean-Claude Ravet

Éloge de la solidarité

D’abord, le rapport du Fonds mondial de la nature, Planète vivante 2006, sonnait l’alarme. « La capacité de régénération de la Terre ne peut plus désormais suffire à la demande des humains, qui transforment en déchets les ressources plus vite que la nature ne peut les régénérer » et menacent d’épuisement les écosystèmes naturels. La population animale, en 30 ans, aurait fondu de près du tiers. Quelques jours plus tard, le rapport de Nicholas Stern, sur les conséquences économiques du réchauffement climatique, enfonce le clou. Si rien n’est fait dès maintenant, une crise économique de l’ampleur de celle de 1929 attend les pays développés. On aurait à faire face, à brève échéance, à des inondations, un manque d’eau potable, des pénuries de récoltes et de poissons, des centaines de millions de déplacés de par le monde. Le dossier de Relations de mars 2005, L’urgence écologique, le rappelait déjà avec force. Ce qui change, c’est que des voix s’élèvent du cœur du système et non plus de sa marge contestatrice. Ceux-là même qui jouissent aujourd’hui de la manne financière et productive d’un mode de production qui saccage la Terre pointent du doigt, effarés, le cul-de-sac où nous nous engouffrons à vive allure.

Un geste révolutionnaire consisterait à appliquer courageusement les freins. L’American way of life semblait fondée sur un rêve, elle s’avère plutôt cauchemardesque. La production déchaînée et la consommation boulimique ont transformé le monde en réserve de matières premières et d’énergies soi-disant inépuisables, selon le dogme capitaliste de la croissance illimitée et de la maximisation du profit. Sous la promesse du bonheur de l’humanité se cachait une perversion fondamentale, la satisfaction mesquine, autant insatiable que sans avenir, d’une minorité repue et aveuglée par son pouvoir technique et économique.

Une politique écologique est urgente et prioritaire, mais pas suffisante. C’est notre regard sur le monde et notre rapport à lui qu’il faut changer. Notre manière de vivre. La mainmise technique sur le vivant, la marchandisation du monde, la science sans conscience, l’affairisme sans jugement, la société spectacle, la dépolitisation technocratique, la poursuite effrénée du provisoire et du « prêt-à-jeter », qui laissent une terre dévastée comme jamais. La tâche est vaste et radicale. Elle touche la racine des choses.

Or, Stephen Harper ose même tourner le dos à Kyoto et tergiverse sur les mesures environnementales à prendre. Comme son ami Bush. Cette fuite en avant n’est pas étrangère à une certaine pensée religieuse qui voit dans la destruction du monde un pas encourageant vers Dieu! L’influence des courants fondamentalistes chrétiens derrière le gouvernement Harper – un des principaux conseillers de la ministre de l’Environnement n’en est-il pas issu? – est à cet égard inquiétante.

On aura beau la fuir, la réalité nous rattrapera toujours. La lucidité – « la blessure la plus rapprochée du soleil » (René Char) – est ainsi de mise. Elle pénètre l’évidence des choses et la retourne comme un gant, laissant à vif les injustices « naturelles » sur lesquelles l’ordre établi se fonde. Elle fait l’éloge du partage et de la solidarité plutôt que l’éloge indécent de la richesse et impulse au combat pour empêcher que le monde ne se défasse, comme disait Camus.

Dans cette perspective, une petite nation comme la nôtre, si elle le veut, a certainement un avenir politique. Sa force, elle doit la trouver dans la culture et dans l’art. Sa grandeur, elle ne peut la tenir d’une élite, mais du pouvoir citoyen et du projet de société qu’elle est capable de mettre en branle. C’est là la garantie de ne pas être les laquais des puissances qui l’entourent, pantin à leur service ou ripailleuse de miettes.

Le temps de Noël ramène à nos oreilles un vieux récit. Dieu, créateur, contemplant la souffrance du monde, aurait décidé de quitter l’Éternité où il trônait tout puissant, à l’abri de l’histoire, et de faire sa demeure dans le monde, se dépouillant entièrement de sa condition divine. Il serait né dans une étable, couché dans une mangeoire. Aurait partagé son existence auprès des pauvres, combattu l’injustice, appelé à la solidarité et au partage. Il aurait fini sa vie sur un gibet, condamné pour subversion, par les maîtres de son temps, et abandonné de Dieu. Comme bien d’autres avant lui et après. On raconte cependant qu’on peut l’apercevoir encore parmi les hommes et les femmes luttant avec acharnement contre le destin, pour l’avenir du monde…

Les veines ouvertes de l'Afrique

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