Relations Septembre 2012

Une Église appauvrie: une chance?

Gregory Baum

Égilse et société, un dialogue incertain

L’auteur est théologien

Le passé douloureux complique le dialogue entre l’Église et la société québécoise. Un processus de réconciliation s’impose. L’Église en sera-t-elle à la hauteur?

 
Charles Taylor, dans son livre L’âge séculier (Boréal, 2010), montre bien qu’une des caractéristiques de la société contemporaine est que la foi religieuse n’est plus un héritage légué d’une génération à l’autre, mais un choix personnel librement affirmé. La société fondée sur la religion est une réalité du passé. Cela ne veut pas dire que cette dernière disparaît ou que tous les croyants abandonnent leur foi, mais qu’elle perd son pouvoir d’influencer la vie publique. Le sociologue Martin Meunier a analysé ce phénomène au Québec en termes d’exculturation, notamment dans « Mémoire et religion dans le Québec contemporain[1] ». Cette perte de pouvoir n’implique pas que les chrétiens et leurs Églises cessent de promouvoir la justice sociale et les valeurs spirituelles dans la société.
 
Marginalisation du catholicisme
Ce qui caractérise la société québécoise, c’est sa sécularisation étonnamment rapide. Comment peut-on expliquer qu’une société dont les symboles, les valeurs et les structures étaient en grande partie l’œuvre de l’Église catholique ait rejeté cet héritage quelques années seulement après le début de la Révolution tranquille? C’est d’autant plus étonnant qu’à partir des années 1930, des mouvements d’Église, notamment l’Action catholique, ont préparé activement ce bouleversement, ce qui reste souvent occulté. Bien des historiens et des sociologues pensent que les Québécois ont projeté la Grande noirceur – expression polémique associée au régime de Duplessis – sur toute l’histoire du Québec et ont interprété le pouvoir de l’Église en termes d’oppression. Si ces accusations sont parfois exagérées, il est indéniable que la hiérarchie de l’Église catholique a été autoritaire et arrogante, peu disposée à écouter les baptisés tant sur les questions de foi que sur les enjeux sociaux et moraux, et peu encline à dialoguer avec la pensée moderne.Le rejet de ce passé a conduit les Québécois à percevoir souvent négativement leur histoire et le rôle qu’y a joué le catholicisme.
           
Aujourd’hui, au Québec, les voix des catholiques ne sont pas entendues. Les évêques sont sensibles à cette marginalisation. Mgr Morissette, évêque de Saint-Jérôme, interviewé en novembre 2009, disait ceci : « Ma perception est que l’Église au Québec, même si elle n’a plus aucune puissance, continue encore de faire peur. Dans une certaine intelligentsia québécoise, quand les évêques se prononcent sur un sujet chaud, on a envie tout de suite de monter aux barricades et de crier au loup : les évêques cherchent à reprendre du pouvoir. » Même les messages progressistes des évêques, comme les lettres qu’ils publient à l’occasion du 1er mai, Journée internationale des travailleurs, ne sont plus diffusés ou commentés dans les médias. La littérature théologique québécoise, soucieuse des questions sociales, est ignorée des intellectuels et ne fait pas partie du débat public sur les valeurs et le destin de la société. Bien des Québécois qui partagent le parti pris de la revue Relations n’osent pas la lire parce qu’elle est parrainée par les jésuites.
 
Dialogue et réconciliation
Je me demande si, devant ce fossé culturel entre l’Église et la société, un processus de réconciliation serait possible. Le concile Vatican II voulait une Église en dialogue ouvert avec la société. Bien des penseurs québécois désirent une telle réconciliation. À cet égard, le sociologue Fernand Dumont ne voulait pas que les catholiques se croient meilleurs que les autres, ni que l’Église se présente comme la mère de toute sagesse, sans aucun besoin de la vérité des autres. Il souhaitait plutôt comprendre la pensée de ses collègues non croyants, et être aussi compris par eux. Il cherchait toujours des « raisons communes » qui rendraient l’ensemble des Québécois capables de contribuer à la construction d’une société juste et pleinement humaine.
           
Mais, depuis quelques décennies, la curie romaine ignore le concile Vatican II et retourne au style autoritaire et arrogant du passé. Les évêques grondent la société qu’ils accusent de ne pas respecter la liberté de conscience, tandis qu’eux-mêmes ne respectent pas la liberté de conscience des catholiques. Même si les intellectuels catholiques, et avec eux la grande majorité de la communauté catholique, sont prêts à entrer en dialogue et à entamer un processus de réconciliation avec la société, la rigidité actuelle de l’Église officielle élargit le fossé entre elle et la majorité des Québécois.
 
L’Église d’ici pourrait-elle s’engager dans un authentique dialogue avec les non-croyants sans aucune intention de les convertir? Un tel processus a été institué en Allemagne de l’Est, république communiste jusqu’en 1989 et région fortement sécularisée où les athées constituent la majorité de la population. Eberhard Tiefensee, prêtre et scientifique, encouragé par l’évêque catholique d’Erfurt, a développé une nouvelle pédagogie pastorale pour rendre les catholiques capables de dialoguer avec la majorité, de discerner les valeurs communes et de coopérer avec elle en faveur du bien commun. Il montre que la culture séculière produite en Allemagne de l’Est est une sorte de « troisième confession », à côté de celles des protestants et des catholiques, qui mérite d’être respectée et avec laquelle l’Église devrait initier « un dialogue quasi œcuménique ».
 
Quand j’ai parlé de ce processus de réconciliation avec certains jeunes intellectuels non croyants, ils m’ont répondu qu’il était déjà amorcé de leur côté : ils acceptent pleinement le pluralisme de la société contemporaine et, dans leurs recherches, ils prêtent attention aux documents et aux opinions catholiques sans aucun préjugé. Cette ouverture est un phénomène nouveau dans les universités. Par exemple, le Centre d’études de la religion de l’Université de Montréal (CÉRUM) réunit des chercheurs de plusieurs disciplines, croyants et non croyants, pour mieux comprendre les religions et leur ancrage dans la société. À l’Université McGill, le nouveau Centre for Research on Religion (CREOR) est engagé dans la même voie. On découvre aujourd’hui dans toutes les traditions religieuses, y compris le catholicisme, une tension ou même une fissure entre, d’une part, un courant sensible au pluralisme religieux et à la culture sécularisée et, d’autre part, un courant intransigeant, frôlant le fondamentalisme. La société québécoise a intérêt à encourager la première voie et à reconnaître sa contribution au bien commun.


[1] Dans M. Meunier et J. Y. Thériault (dir.), Les impasses de la mémoire, Fides, 2007.

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