Relations août 2008

Fragilités

Hélène Dorion

Effeuillements

Qui donc, jamais, s’est assis sans angoisse
devant le rideau de son cœur ?

Rilke

Humble dans mon corps, le matin se glisse :
l’odeur du café, du pain grillé
tout ce temps entre nos mains
et je songe aux pommes de Cézanne
sur la table, sereines, impérissables.

Le vent commence à froisser le jour
et pendant que je retourne à l’intérieur
de moi, des volées de mots s’agitent, bientôt
se posent sur des lignes compactes.

Je vois surgir le reflet de ton visage,
la vie – tout ce temps entre nos mains –
s’ancre, comme un bateau enfin prêtà affronter le voyage.

***

Le cœur est centre parce qu’il est la seule chose en nous qui émette un son. Ainsi les pas de l’homme sur la terre semblent la trace des battements de son cœur.
María Zambrano

***
Cœur, pour dire l’origine :
le lien

l’accord
de l’esprit et du sentiment
dire tous les chemins
y mènent et s’y dénouent

– dire le cœur du cyclone

ou de la vie. Cœur pour toucher
le centre, dire 

ce qui demeure.

 

La pluie sur les fenêtres tache le paysage
– octobre, comme une ondée de feuilles
un frisson, la secousse puissante
des timbales qui explosent
à la figure de notre maigre histoire.

Le monde se hâte vers nulle part.
La pointe de mes mots soulève des ombres
qui m’effraient, et les fumées des blessures
ne se dissipent pas. Ce qui a été
ce qui est et sera, mon cœur, qui
mieux que toi contient l’infini
recouvre le temps, regarde au-delà, brûle
ma propre absence ? 

***

En certaines occasions, par accident, le cœur reste sourd et muet. Il se retire dans un silence impénétrable, ou bien il s’enfuit au loin.
María Zambrano

***

Visage retiré dans son absence, jamais
tu ne le connaîtras, ce monde
friable qui ne tient qu’à peu de sable
égrené entre les doigts des nuages, là-bas
les oiseaux faiblissent, la nuit
ouvre son compas, – visage, jamais

tu n’atteindras le rivage
et pas même la branche suspendue
qui demeure immobile dans sa manière
d’interroger tes pas, de veiller
sur ton égarement.

***

Cœur : effeuillé

pour dire
conquis   brisé   en fête
soupirant   artificiel  
dire le cœur
à rire   ou à rien
que l’on donne   qui lui tient   y va droit
qui sait    
retenir   ou connaître par
cœur partagé refermé

de pierre comme dur rocher
de marbre de lion de pomme de palmier
de la ville la forêt l’hiver l’été
l’atome   surtout cœur
du sujet :

pour pénétrer au centre   dire ce qui pèse
l’être   l’avoir

bon sur la main   grand ouvert
ou ne pas
en avoir du tout.

***

Aucune des directions que propose l’esprit ne saurait livrer passage à cet appel indicible du cœur submergé. C’est qu’aucun des mots déjà dits ne lui convient. Il cherche une écoute ; il voudrait entendre et qu’on l’entende sans s’en rendre compte, indistinctement. Et que son appel se perde dans l’immensité de l’unique réponse.
María Zambrano

***

Ce matin le vent étreint la maison, étreint
les arbres comme m’étreint ton silence
tout autour le paysage
s’efface, ne laisse que mon corps
mes veines lourdes, mes mains éparpillées
dans le souvenir de ton visage, – le désir
est amour de la lumière.
 
La neige de décembre a secoué les dernières brumes
et  recouvert les ombres. J’entre
à l’intérieur du poème
qui croira faire un long voyage
pour rejoindre ce que seul
le temps sait accueillir.

Alors que tu ravives chaque mot
ton âme regarde par-delà la rive, entend
dirait-on, l’éternité.

Fragilités

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend