Relations Été 2022 / Dossier

D’une paire de gants à deux oreillers
La gratitude n’est pas de l’ordre d’une dette à rembourser. Cette expérience intime a tout à voir avec un état de grâce, un sentiment de plénitude. Une pure gratuité, tel un geste de bonté au milieu de la détresse. Parfois, le silence et la joie sont les seules réponses qu’elle commande.
L’auteure, psychologue et écrivaine, a notamment publié Tu ne sais plus qui je suis (Éditions de l’Homme, 2021)
J’avais dix ans. J’étais en colère contre ma mère qui, avant de partir faire les courses, m’avait refusé une sortie chez mon amie. J’en étais quitte pour passer l’après-midi avec ma sœur de quatre ans mon aînée, pas plus heureuse que moi de devoir jouer la gardienne. À son retour, voilà que maman m’offre une jolie paire de gants parfaitement assortis à mon manteau neuf. Ce cadeau-surprise n’atténuait pas ma colère. Encore pire, j’étais coincée entre dire « merci » et lui faire la gueule. J’ai choisi la gueule en reluquant avec un certain mépris cette « chose » qui par ailleurs me faisait une envie folle. Ma sœur en profite alors pour me faire la morale : « Maman vient de te faire un cadeau et tu ne dis même pas merci. » Et moi de rétorquer : « Je n’avais rien demandé. » « Espèce d’ingrate », me dit-elle avec tout le fiel que je méritais.
C’était il y a 70 ans. Cette anecdote est encore vive à ma mémoire. Il s’agit pourtant d’une peccadille, d’une mauvaise humeur courante chez toutes les petites filles de dix ans condamnées à obéir à leurs parents. Pire, qui doivent encore, à leur âge, se faire garder. À la frustration première de devoir sacrifier quelques heures de jeux avec mon amie s’ajoutait la conscience bien réelle que j’aspergeais mon cadeau d’une giclée de venin en prime : « Je n’avais rien demandé ». Au risque de sonner faux, la bienséance doit-elle l’emporter sur la rancœur lorsque la gratitude serait de mise ?
C’est encore avec un pincement de cœur que j’évoque aujourd’hui cette anecdote. Pourquoi ? C’est qu’elle réveille en moi les multiples ingratitudes dont je me sens responsable, sinon coupable. Et leur évocation s’additionne avec l’âge, avec le temps venu de faire les bilans et de fermer les livres.
La « vertu » de gratitude, pour parler comme André Comte-Sponville[1], serait-elle dénaturée lorsqu’elle répond au juste retour des choses ? Un service en attire un autre, soit ! C’est la comptabilité qui encrasse la vertu. J’aime penser que lorsque le devoir dicte le retour, la gratitude n’est plus dans la danse.
Je ne reprendrai pas les discours de ceux qui ont fait la différence entre gratitude et reconnaissance. Il m’apparaît qu’à l’encontre de la reconnaissance, la gratitude échappe à l’équation du retour d’ascenseur. Un rapport marchand qui voudrait que le don soit tributaire d’un remboursement. Et je dirais qu’à partir du moment où le devoir de retour devient paiement d’une dette, il y a perversion de la gratitude.
L’expérience de la gratitude advient. Elle n’a rien à voir avec un « juste retour des choses ». C’est une sensation à la fois physique et spirituelle dans le sens large du terme.
S’il est assez facile de définir l’ingratitude, il n’en est pas de même de la gratitude. L’ingratitude qualifie un comportement. La gratitude est une expérience. Une expérience non préméditée, non contrôlée, irraisonnée. Pour la décrire, je me permets d’évoquer un moment de vie qui demeure pour moi incontournable. Le prototype de l’expérience de gratitude. J’en ai peut-être trop souvent témoigné[2]. Que celles et ceux qui en connaissent la teneur me le pardonnent !
J’ai été proche aidante de mon mari atteint de la maladie d’Alzheimer pendant 14 ans. Après sept ans de soutien à domicile, en raison de sa totale dépendance, Michel ne pouvait plus survivre sans risque malgré toute l’aide que nous recevions. C’est la mort dans l’âme que j’ai franchi avec lui le seuil d’un CHSLD pour y vivre ce qu’il nous restait de vie conjugale. Une portion de vie qui allait durer sept ans de plus.
Michel et moi étions nouvellement « pensionnaires » de l’Institut universitaire de gériatrie. Je me sentais tout aussi exilée que lui en cette maison qui tenait plus de l’hôpital que du foyer familial. Nous étions au début de notre premier automne, le manque d’intimité et l’absence de contact avec mon mari me projetaient dans un désert affectif criant. Ce jour-là, je prétexte une grande fatigue chez mon mari pour qu’on le remette au lit. Pour dire vrai, j’avais un tel besoin de tendresse que je fuyais les corridors et les salons fréquentés par les familles et dames de compagnie en cet après-midi de vague à l’âme. Je demandai à Icham, un aimable préposé, de mettre Michel au lit à deux heures de l’après-midi. Pendant le transfert du fauteuil au lit, j’ai quitté la chambre, je ne sais plus pourquoi. À mon retour, le rideau était tiré, Icham avait disparu. Mon mari reposait tout calme, étonnamment déposé sur le côté de son petit lit d’hôpital de telle sorte qu’à son flanc se trouvait une grande place et, à la tête du lit, placés côte à côte… deux oreillers !

Cet homme silencieux et discret avait tout vu, tout ressenti de mon besoin. Il ne m’a rien demandé, sans doute peu convaincu que Michel avait besoin d’une sieste. Allongée auprès de mon mari, peut-on seulement imaginer ce qui se déployait en moi ? De la tristesse ? Non ! De la joie ? C’est trop peu dire. De la reconnaissance pour un service rendu ? Cela ne m’a même pas effleurée. Un état de grâce s’emparait soudain de moi me projetant dans un univers d’étonnement, d’éblouissement, de plénitude, d’espoir. Je crois pouvoir dire que je vivais une expérience de gratitude, la vraie, la pure, l’unique.
Je ne devais rien à Icham en retour sinon que j’avais pris la mesure de l’homme. Une grandeur d’âme qui ne s’est d’ailleurs jamais démentie. C’était la fabuleuse bonté du monde qui s’imposait à moi, ce jour de grisaille d’automne. Un moment imprévu, sur lequel je n’avais aucun pouvoir, aucun contrôle, une pure gratuité de l’existence.
Si l’état de mon mari si malade, si longtemps malade, si profondément malade, m’a confrontée à mes limites, il m’a aussi permis d’accéder à un monde d’étonnements. Ai-je accepté cet épisode dramatique dans nos vies ? Je ne le dirais pas. Je n’ai pas choisi cette condition de proche aidance. Encore moins que moi, mon compagnon n’a choisi de perdre toutes ses facultés. Je ne souhaite à personne d’y être confronté. Mais puisqu’il en fut ainsi, qu’il s’imposait de passer au travers de cette hécatombe et non pas au-dessus, je dirais aujourd’hui que je ne regrette rien. Si je n’ai pas accepté le fait, je crois pouvoir dire que je l’ai intégré. Ce fut un passage d’une vibrante intensité qui a laissé des traces en moi. Fallait-il passer par là pour accéder à l’immensité de l’être humain ? Peut-être m’arrive-t-il plus souvent d’éprouver aujourd’hui de la gratitude, de celle qui oscille entre grâce et gratuité, de la reconnaître et de lui laisser le temps de durer.
Peut-être m’arrive-t-il plus souvent d’éprouver aujourd’hui de la gratitude, de celle qui oscille entre grâce et gratuité, de la reconnaître et de lui laisser le temps de durer.
Cet homme silencieux et discret avait tout vu, tout ressenti de mon besoin. Il ne m’a rien demandé, sans doute peu convaincu que Michel avait besoin d’une sieste. Allongée auprès de mon mari, peut-on seulement imaginer ce qui se déployait en moi ? De la tristesse ? Non ! De la joie ? C’est trop peu dire. De la reconnaissance pour un service rendu ? Cela ne m’a même pas effleurée. Un état de grâce s’emparait soudain de moi me projetant dans un univers d’étonnement, d’éblouissement, de plénitude, d’espoir. Je crois pouvoir dire que je vivais une expérience de gratitude, la vraie, la pure, l’unique.
Je ne devais rien à Icham en retour sinon que j’avais pris la mesure de l’homme. Une grandeur d’âme qui ne s’est d’ailleurs jamais démentie. C’était la fabuleuse bonté du monde qui s’imposait à moi, ce jour de grisaille d’automne. Un moment imprévu, sur lequel je n’avais aucun pouvoir, aucun contrôle, une pure gratuité de l’existence.
Si l’état de mon mari si malade, si longtemps malade, si profondément malade, m’a confrontée à mes limites, il m’a aussi permis d’accéder à un monde d’étonnements. Ai-je accepté cet épisode dramatique dans nos vies ? Je ne le dirais pas. Je n’ai pas choisi cette condition de proche aidance. Encore moins que moi, mon compagnon n’a choisi de perdre toutes ses facultés. Je ne souhaite à personne d’y être confronté. Mais puisqu’il en fut ainsi, qu’il s’imposait de passer au travers de cette hécatombe et non pas au-dessus, je dirais aujourd’hui que je ne regrette rien. Si je n’ai pas accepté le fait, je crois pouvoir dire que je l’ai intégré. Ce fut un passage d’une vibrante intensité qui a laissé des traces en moi. Fallait-il passer par là pour accéder à l’immensité de l’être humain ? Peut-être m’arrive-t-il plus souvent d’éprouver aujourd’hui de la gratitude, de celle qui oscille entre grâce et gratuité, de la reconnaître et de lui laisser le temps de durer.
L’expérience de la gratitude advient. Elle n’a rien à voir avec un « juste retour des choses ». C’est une sensation à la fois physique et spirituelle dans le sens large du terme. Cet état de grâce, encore une fois dans le sens large du terme, se déploie au niveau du plexus, vibre de l’intérieur comme un écho qui, loin de s’atténuer, s’amplifie, touche le cœur dans un fol envol voisin de l’acte d’amour.
C’est avec un autre Michel que j’emprunte aujourd’hui le chemin du retour d’un long voyage d’existence. Je connais le privilège d’avoir retrouvé l’amour au cours du déclin de mon mari. Pourquoi ce bonheur qui ne se mérite pas ? Pourquoi cette bonté universelle a-t-elle trouvé à se nicher en moi ? Je rends grâce d’être celle qui a été choisie. J’ai sans doute appris à aimer autrement avec mon premier Michel. Quand, à son insu, j’observe mon actuel compagnon, quand avec émotion je perçois chez lui le travail de l’âge autant que cet incontournable labour chez moi, quand je le vois vivant, présent, viril et si tendre, il m’arrive de laisser libre cours à cette ondée amoureuse qui donne à mon regard une expansion qui me propulse en pleine gratitude. Reconnaître que vieillir est une grâce ? Je n’irais pas jusque-là. S’agenouiller devant le privilège de vieillir ensemble, certainement !
Au moment où j’écris, j’ai devant moi La Malbaie. Le fleuve et ses vapeurs glaciales. Nous sommes en janvier. La marée montante ne se devine pas tant il fait froid. Cap-à-l’Aigle se jette dans la mer et le soleil illumine le clocher de la petite église de Pointe-au-Pic. C’est beau ! C’est grand ! C’est majestueux, ça existe et ça dure. Que dire de plus ? Seulement laisser se propager l’onde et goûter à la beauté du monde. Garder silence, fermer les yeux et accepter de me sentir bénie des dieux.
[1] André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Paris, PUF, 1995.
[2] Voir É. Fournier, Tu ne sais plus qui je suis, Éditions de l’Homme, 2021 ; Michel Carbonneau et É. Fournier, Au-delà des mots : paroles de proches aidants, film et capsules vidéo réalisée par Josué Bertolino, 2020 : <appui-audeladesmots.ca>.



