Relations Hiver 2021-2022 / Dossier

La Maison Dauphine à Québec vient en aide aux jeunes de la rue depuis près de 30 ans. Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture qu’elle a réalisé avec ces jeunes, en partenariat avec le Centre Louis-Jolliet.*

Je m’étais toujours demandé ce que l’univers nous réservait. Pensez-y ! Si l’on vit autant d’embûches, c’est sûrement pour une raison bien précise, non ? Pourtant, dans ma vie, je ne voyais pas de raison valable. Du haut de mes 16 ans, j’essayais de me persuader que quelque part, quelque chose de bien m’attendait. En vain.

— Espèce de lesbienne dégueulasse !

Je ne regardai même pas cet énergumène qui venait de passer près de moi. L’école était devenue en grande partie ma tombe dont les élèves, plus idiots les uns que les autres, creusaient un peu plus le trou qui m’était destiné. Je mis les mains dans mes poches afin de faire paraître physiquement le fait que je n’en avais absolument rien à faire de leurs commentaires récurrents… Alors que psychologiquement, je mourais à petit feu.

Chaque jour se ressemblait. Je me levais en espérant un jour meilleur. Malheureusement, je ne pouvais ainsi me bercer d’illusions. Je ne pouvais pas non plus demander à notre société de m’accepter du jour au lendemain. Moi, une lesbienne masculine. Une fille garnie de tatouages et de piercings. Une marginale. C’était impossible. Des coups de coude, des coups de poing, des commentaires désobligeants, des rires méchants, de la nourriture lancée sur moi… Et j’en passe. Et, bien entendu, je me couchais le soir en espérant ne pas me réveiller le lendemain.

Ces jeunes en quête de puissance et de cibles à détruire commençaient sérieusement à avoir raison de moi. Et malheureusement, ils le savaient très bien.

Arrivée à la cafétéria, je m’attendais à ma normalité de tous les jours : des injures ainsi que de la nourriture lancée sur la pauvre fille que j’étais. Faits qui arrivèrent, mais je ne pus vraiment comprendre ce qui se passa par la suite… Une fille aux longs cheveux blonds se leva, renversant du même coup sa chaise qui tomba dans un bruit sourd. Les poings serrés, les larmes aux yeux et la gorge nouée, elle cria :

— Non, mais ! Vous vous prenez pour qui à la fin ? C’en est assez ! Lâchez-la !

La quasi-totalité de l’école était bouche bée. Moi y compris. Que se passait-il ? Je n’osais bouger d’un centimètre. C’était Marie, la fille la plus populaire de l’école, celle que tout le monde aimait et admirait.

Sans dire quoi que ce soit d’autre, elle s’avança vers moi. Ses traits délicats s’étaient adoucis et ses lèvres formaient un des plus beaux sourires jamais vus. Elle me prit la main doucement en déposant un baiser sur ma joue. Ce geste ne put que me déstabiliser. Elle se pencha vers moi et me susurra à l’oreille :

— Je suis là maintenant ... Ça va aller.

Pour une raison que j’ignorais, je la crus instantanément. Les larmes aux yeux, je la remerciai du regard. Après tout, peut-être que demain serait mieux finalement.

 


* Les autres textes produits dans le cadre de ce projet sont disponibles sur le site Web de la Maison Dauphine.

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