Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Mathieu Charlebois

Drôle de grève

L’auteur est journaliste Web au magazine L’actualité et coréalisateur de l’émission Dans le champ lexical sur les ondes de CIBL
 
 
La grève étudiante a été longue. Elle a été dure. Elle a été… drôle. Les occasions de rire durant ces huit mois de grève ont été nombreuses. Rappelons-nous par exemple des pancartes « Je suis tellement fâché que j’ai fait une pancarte » et « On aime la chaleur, mais on veut le gel ».
 
Bien sûr, ce n’était pas le premier mouvement à utiliser le rire. Ce n’est pas d’hier que le Parti Rhinocéros scande « so-so-so… sauce à spaghetti! » Reste que l’humour y a pris une place surprenante et qu’il était tout à fait représentatif de son époque.
 
Quelques humoristes ont bien traité de la grève, dont Guillaume Wagner et Ghislain Taschereau, mais force est d’avouer qu’aucun acteur établi de l’industrie de l’humour n’a joué un rôle de catalyseur. Gilbert Rozon, grand patron du Festival Juste pour rire, s’est même placé publiquement du côté des carrés verts. Un spectacle d’humoristes contre la hausse a bien été organisé, mais les points de rencontre entre l’industrie du rire et le mouvement étudiant sont restés rares et peu significatifs.
 
D’une façon typique au Web, l’humour a plutôt émergé anonymement d’une sorte de conscience collective, fruit d’un remue-méninges ininterrompu. La référence du slogan « mon recteur est riche en tabarnak » est relativement connue, mais celle des nombreuses déclinaisons du « sauf une fois au chalet » vient d’une vidéo qui n’a pas vraiment dépassé le monde des accros du Web. Dans l’humour gréviste, les mèmes – des éléments culturels reconnaissables, images ou expressions reprises et déclinées en mille variations sur Internet – étaient légion. Un exemple : une photo de Gandalf, le magicien du Seigneur des anneaux, sur laquelle on a écrit : « La hausse ne passera pas! » « Quand l’ambiance devenait lourde, les mèmes apportaient un peu de détente. C’était un exutoire après une journée à argumenter en assemblée ou après une soirée à se faire taper dessus », explique Minh Nhat Bui, l’un des créateurs de Umontreal Memes. Plusieurs des images de la page Facebook de ce groupe sont devenues des pancartes par la suite.
 
Mais pour les carrés rouges à l’humour acéré, le Web fut plus qu’un endroit où partager des images. Après le messagedu chroniqueur Richard Martineau sur Twitter, scandalisé d’avoir vu des étudiants boire de la sangria sur une terrasse, le site <richardmartineau.ca> est apparu. Il permettait aux internautes de concocter leur propre message absurde, paraphrasant Martineau, à partir des menus déroulants du site pour lui dire « J’ai vu un étudiant siroter du prosciutto. La belle vie! », par exemple.
 
L’esprit de Sol n’était souvent pas bien loin. Quelle fut l’une des premières actions des opposants à la loi spéciale? La transformer en une « oie spéciale » qui distribue « des amandes salées »[1]. Autre initiative : aller porter un exemplaire du magazine L’itinéraire à un policier, puisque la loi spéciale exigeait, comme on le sait, de « donner son itinéraire à la police ». Sans oublier la « manif de droite », événement pince-sans-rire où l’on scandait « La culture ça fait mal à la tête » ou « Plus de polices, moins d’artistes ».
 
L’absurde a pris beaucoup de place dans l’humour gréviste, comme une sorte de réaction à des situations jugées elles-mêmes absurdes. Au point où une journaliste a pu lancer sur Twitter, le plus sérieusement du monde : « Ninjas et pirates rassemblés à la Place du Canada. Leur rassemblement est déclaré illégal. » Mais la palme revient au désormais célèbre Anarchopanda, ce professeur de philo costumé en panda distribuant des câlins aux policiers. Quiconque l’a vu dans les manifestations vous le dira : sa présence incongrue désamorçait la tension. Elle rendait plus réelle et terre-à-terre la présence des policiers et des manifestants dans la rue, évitant parfois aux esprits de trop s’échauffer. Aux yeux de quelques-uns, cela rendait « trop gentilles » les manifestations. D’autres trouvaient que la grève était un sujet trop sérieux pour être ainsi tourné en dérision. À ces gens, peut-être faut-il rappeler la devise du groupe humoristique Les Zapartistes : « rire est une si belle façon de montrer les dents »…

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