Relations Automne 2021 / Regard

Dominique Boisvert, pèlerin des temps actuels
Artisan et collaborateur de longue date de Relations, Dominique Boisvert est décédé le 23 novembre 2020. Membre de l’équipe du Centre justice et foi de 1991 à 1999, il laisse un riche héritage articulant spiritualité, philosophie politique et engagement militant au service de la construction d’un monde plus juste.
L’auteur, professeur retraité de l’École de travail social de l’UQAM, est écrivain et artiste peintre engagé en faveur de la paix et des droits et libertés de la personne
« Chacun.e, quel que soit son milieu d’appartenance et ses talents, peut et doit apporter sa petite pierre à la construction de la Paix (qui est tellement plus que l’absence de guerre ou de conflit armé). »
Dominique Boisvert
Cette citation inscrite sur le site Web des Artistes pour la paix pourrait, d’une certaine façon, résumer la vie et l’œuvre de mon ami Dominique Boisvert. Toute sa vie durant, il a voulu contribuer au mieux-être du monde, que ce soit par son engagement au sein du mouvement pour la simplicité volontaire, du Collectif Échec à la guerre, des Artistes pour la paix ou du Centre justice et foi, pour n’en nommer que quelques-uns. Avocat et militant infatigable, il a fait siennes plusieurs causes qui l’ont incité à agir : la nonviolence (il tenait à l’écrire en un mot pour en marquer le caractère proactif, et non la simple absence de violence), l’antiracisme, l’abolition des inégalités sociales, les droits de la personne et des collectivités. À la fin de sa vie, il a fait le saut en politique comme maire de Scotstown, qu’il rêvait de transformer en village écologique. Dès son entrée en fonction, il a communiqué avec moi pour que je l’oriente dans l’achat de véhicules électriques pour la municipalité.
Sans prétendre porter sur ses seules épaules le fardeau de la justice sociale, Dominique s’est engagé résolument à agir selon des principes fondés sur sa foi chrétienne, sa soif d’espérance et sa capacité d’aimer avec générosité, dépassement et plénitude. Il m’a avoué un jour qu’il désirait accéder à la sainteté, un idéal de perfection qui a fait de lui un être exigeant envers lui-même (parfois au risque de sa santé), mais plus encore le porteur d’une voix convaincue et constante malgré l’indolence ou l’indifférence qui s’emparait parfois de larges pans de la société. Son parcours de vie a été balisé par des questionnements existentiels fondamentaux et constants sur le sens à donner à sa présence active dans la société ; ses écrits en révèlent la teneur.
CROIRE ET AGIR AVEC LES AUTRES
Dominique a toujours été soucieux de vivre dans la simplicité et le dépouillement, objet de son ouvrage L’ABC de la simplicité volontaire (Écosociété, 2005) ; un mode de vie qu’il a pratiqué avec constance. À titre de cofondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, fort de sa faconde légendaire, il a multiplié les conférences pour promouvoir un mieux-vivre dans la justice et le refus de la surconsommation. Il résumait sa pensée sur la simplicité volontaire à un oui à la vie et au bonheur, sous la forme d’un tanka : vivons simplement et justement pour que les autres puissent vivre ! Un tel leitmotiv est inspiré directement de la pensée de Gandhi.
Cette ténacité, il l’a aussi mise au service du cri des indignés. Le dossier « Rompre ! » (no 633, septembre 1997) de Relations, qu’il a écrit à lui seul et qui a marqué l’histoire de la revue, le manifeste bien. Il est à la source de son livre Rompre ! Le cri des « indignés » (Écosociété, 2012). Dominique s’y attaque tant à la culture de la domination exacerbée par la course aux armements nucléaires qu’à l’arrogance des puissants enivrés par l’ambition et par le pouvoir de l’argent et de la propriété au service de leur égoïsme personnel et collectif. Il y affirme sans ambages que « nous devons impérativement sortir de l’impuissance, décoloniser l’imaginaire, devenir capables de penser les choses autrement […]. Une révolution permanente s’impose » (p. 84-85). Ce qu’il nomme « l’utopie nécessaire » prend ici tout son sens.
Trait fondamental de sa personnalité, le changement social lui apparaissait comme une démarche à ne pas vivre seul. La recherche de solidarités s’est révélée comme une préoccupation centrale : « Pour changer le monde, nous avons le goût d’apprendre à ROMPRE, solidairement », m’a-t-il écrit un jour. Le point d’orgue de son livre repose sur une portée d’espoir : « Si ROMPRE ! est un cri, ce n’est pas un cri de désespoir, mais un cri d’amour. Ce n’est pas une nostalgie du passé, mais une anticipation du futur. […] Je ne peux pas, par mon seul désir, trouver l’amour que je souhaite partager avec une autre personne. Mais le fait de le désirer vraiment, de le reconnaître explicitement et d’exprimer le besoin de ce désir, est la meilleure façon que je connaisse de devenir ouvert à cette possibilité, attentif à ses signes possibles, réceptif aux occasions qui se présentent. C’est vrai pour l’amour. Et c’est vrai pour le rapport à la Transcendance qui n’est autre chose, pour moi, que l’Amour. » (p. 102).
Dans la même veine, son livre Nonviolence : une arme urgente et efficace (Écosociété, 2017) jette un regard critique sur les sources du pouvoir et de la violence. Il y dénonce les dérives du néolibéralisme prédateur de toutes les ressources de la planète, y compris de la force de travail de millions de travailleurs et de travailleuses. Il s’y explique aussi au sujet de son approche nonviolente, un mot qui « désigne pour moi cette attitude globale de bienveillance tant à l’égard des autres humains que de la création tout entière. Une attitude faite de respect profond, d’ouverture et de gratitude, qui cherche à construire ensemble sans dominer ni exploiter » (p. 16). Il aimait répéter, pour caractériser son militantisme de la nonviolence active, qu’une telle attitude exige l’engagement direct et le courage de ses convictions. En ce sens, Dominique a toujours tenté d’agir en conformité avec la pensée de Gandhi, lequel, écrit-il, est « le symbole par excellence de la nonviolence » (p. 72).
J’ai parfois entendu des collègues qualifier Dominique de Don Quichotte porteur d’une utopie d’une autre époque. Malgré les critiques, il poursuivait son œuvre avec détermination.
UN PÈLERIN INFATIGABLE
J’ai parfois entendu des collègues qualifier Dominique de Don Quichotte porteur d’une utopie d’une autre époque. Malgré les critiques, il poursuivait son œuvre avec détermination. Son cheminement, m’a-t-il dit plus d’une fois, reposait sur les sentiers de l’Évangile et sur ceux de la paix. Pour saisir l’actualité de son témoignage, il importe de mettre en relief ses choix de vie fondamentaux. Dans son autobiographie spirituelle En quoi je croîs (Novalis, 2017), il résume le sens de ses engagements : « la militance a toujours été pour moi de l’ordre de l’activisme : agir directement pour transformer, de manière visible et mesurable, la réalité sociale. La militance se mesure en termes d’utilité, d’efficacité pour autrui, pour la collectivité, alors que la spiritualité relève pour moi davantage de l’invisible, d’une réalité mystérieuse qui échappe aux mesures de nos yeux de chair, de la raison ou de la science » (p. 116). La recherche de changements sociaux fondés sur ce qu’il nomme ses convictions spirituelles motivait son militantisme.
Son engagement s’appuyait sur plusieurs mentors clairement identifiés tels Gandhi, Albert Schweitzer, l’abbé Pierre, Martin Luther King, Che Guevara, Mgr Helder Camara et tant d’autres (p. 113). Son admiration pour l’abbé Pierre remonte à son enfance et au souhait qu’avait son père que ses fils donnent à ce prêtre français engagé auprès des plus démunis une année de leur vie. Il estimait également avoir été fortement marqué par les écrits et l’engagement de Paul Gauthier, animateur du mouvement L’Église des pauvres dans les années 1950 et durant l’effervescence des remises en question créées par le concile Vatican II, au début des années 1960. Ces questionnements quant aux orientations de l’Église catholique traditionnelle allaient conduire à la théologie de la libération et à une interprétation progressiste et engagée de l’Évangile. Dominique adhérait pleinement à ces sources spirituelles qu’il qualifiait de courants subversifs.
Sa recherche d’une vie spirituelle intense, au sens fort du terme, l’a amené à témoigner, dans Québec, tu négliges un trésor ! (Novalis, 2015), de son attachement profond aux valeurs évangéliques fondamentales malgré ses critiques des pratiques institutionnelles de l’Église catholique, tout en indiquant la voie que cette dernière devrait suivre dans le contexte contemporain pour rester conforme aux principes de charité et de justice inscrits dans les évangiles.
Tout au long de son parcours jonché de perpétuelles remises en question, discuter avec Dominique devenait chaque fois une occasion de réfléchir avec lui au sens de l’engagement social et chrétien. Homme du verbe, il aimait débattre et répéter qu’il vivait une démarche bicéphale, comme si militance et spiritualité, tels deux chevaux de halage, le tiraillaient constamment. Ses « angoisses » spirituelles, existentielles et sociales pouvaient parfois l’attrister, mais il n’était pas un chevalier à la triste figure[1] pour autant. Les échanges avec lui étaient riches, dynamiques, souvent drôles et toujours prometteurs d’avenues de changement ouvertes sur l’avenir ; il ne pouvait pas dissocier ses convictions profondes de son « agir communicationnel », aurait écrit le philosophe Jurgën Habermas en l’écoutant discourir. Aujourd’hui, il serait debout pour dénoncer les violences faites aux femmes et les injustices causées par le racisme et la violence policière. Sa générosité, sa bonté et son attention à l’autre me manqueront, comme à beaucoup d’autres personnes que ses livres et sa vie continueront d’inspirer.
[1] Surnom donné par Sancho Panza à Don Quichotte dans la célèbre œuvre de Cervantès.



