Relations septembre-octobre 2019

Frédéric Barriault

Dissident. Pierre Vallières (1938-1998). Au-delà de Nègres blancs d’Amérique – Daniel Samson-Legault

Figure intellectuelle et politique marquante de la deuxième moitié du XXe siècle, Pierre Vallières n’avait toujours pas fait l’objet d’une biographie, 20 ans après son décès. C’est à cette tâche colossale que s’est attaqué Daniel Samson-Legault, qui a côtoyé Vallières pendant quelques années à la revue VO (Vie ouvrière).

Le titre de l’ouvrage, Dissident, est à la fois programmatique et fidèle à la pensée et aux engagements de Vallières. Rebelle, non-conformiste, esprit libre, l’auteur de Nègres blancs d’Amérique est un personnage déroutant qui échappe aux étiquettes et aux « chapelles » de tout acabit. Toujours en quête d’absolu, il aura été tour à tour personnaliste chrétien, « citélibriste », novice franciscain, anticlérical décomplexé, athée impénitent, puis, après son retour à la foi chrétienne, membre de communautés ecclésiales de base très critiques de l’Église institutionnelle, plus encore sous le pontificat de Jean-Paul II. Chrétien assumé et militant de gauche, il a dérouté plusieurs de ses compagnons de lutte, notamment à la revue Parti pris. Socialiste convaincu, révolutionnaire idéaliste, partisan de la lutte armée, il a eu maille à partir avec les marxistes les plus orthodoxes, pour ne pas dire les plus doctrinaires, et ce, avant comme après sa rupture avec le Front de libération nationale (FLQ) et son ex-camarade de lutte (et de prison) Charles Gagnon. Indépendantiste, puis felquiste, puis péquiste (quoique à contrecœur…), Vallières s’est montré éminemment critique du nationalisme, tout comme de l’étapisme promu par René Lévesque lors du référendum de 1980. Vers la fin de sa vie, en 1995, le sort des Bosniaques massacrés par les ultranationalistes serbes l’interpellait davantage que le référendum péquiste sur la souveraineté du Québec…

Attentif à cette dissidence et aux nombreux changements de cap ayant jalonné la trajectoire intellectuelle et spirituelle de Vallières, l’auteur a le mérite de restituer toute la complexité et l’épaisseur humaine du personnage. Le sous-titre de la biographie est éloquent à cet égard : « au-delà de Nègres blancs d’Amérique ». Derrière le mythe que Vallières est devenu, un peu malgré lui, il y a l’homme, en chair et en os. C’est à la découverte de ce dernier que nous convie le biographe.

Une première partie du livre aborde les années de jeunesse de Vallières, en s’attachant à décrypter ses récits d’enfance. On y découvre une famille beaucoup moins pauvre et aliénée que celle qu’il a laissé transparaître dans Nègres blancs d’Amérique. On y découvre aussi un jeune catholique torturé, typique de la génération de la revue Cité libre et de Notre inquiétude de François Hertel. Pieux, mystique et brillant intellectuel, il embrasse d’ailleurs la vie religieuse chez les Franciscains, une communauté qu’il quitte quelques années plus tard, mais avec laquelle il renoue, dans les années 1980, au sein de La Pierre vivante, une communauté ecclésiale de base où il côtoie notamment le rédacteur en chef de Relations, Jean-Claude Ravet.

La deuxième partie du livre aborde les « années felquistes » de Vallières. Magnifiquement écrite, cette portion de la biographie est haletante et exaltante et se lit comme un roman policier. On y découvre la mystique révolutionnaire qui l’anime, mais aussi ses doutes, ses souffrances et le prix de ses engagements politiques. Au terme de plusieurs années de lutte et d’incarcération, Vallières est un homme brisé, à la santé hypothéquée, mais qui refuse de renoncer à son indépendance d’esprit.

Foisonnante et parfois décousue, la troisième partie est cependant la plus riche, car elle nous donne accès à un Vallières moins connu et encore plus attachant, parce que révélant sa fragilité. Elle explore aussi le large spectre de ses engagements, notamment ses engagements chrétiens et écologistes, sa proximité avec la contre-culture des années 1970, ses réflexions avant-gardistes sur le patriarcat et le néolibéralisme. On y découvre aussi un homme humble et jovial, fumeur et buveur, demeuré proche de ses racines ouvrières, et qui finira par assumer au grand jour son identité homosexuelle, qu’il vécut longtemps de manière torturée. On y découvre enfin son engagement durable auprès des personnes souffrant de maladie mentale, d’abord dans les années 1970, dans le journal Le Jour, où il étale le scandale des freak shows, ces propriétaires de bars qui font monter sur scène des handicapés mentaux pour les humilier publiquement, puis dans les années 1980, au Café Nelligan, où il noue des amitiés avec des psychotiques désinstitutionnalisés. Par une douloureuse ironie, il fera lui-même face à des problèmes de santé mentale à la fin de sa vie.

Un livre à lire absolument, qui nous fait découvrir un homme entier au-delà des petites boîtes dans lesquelles on a souvent enfermé sa pensée politique.

 

Dissident. Pierre Vallières (1938-1998). Au-delà de Nègres blancs d’Amérique
Daniel Samson-Legault
Montréal, Québec Amérique, 2018, 512 p.

Share via
Send this to a friend