Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Éric Jabbari

Dieu est-il républicain?

L’auteur est rédacteur en chef du journal communautaire Le Monde

Les élections américaines ont été marquées par l’astuce politique d’une Maison-Blanche qui a réussi à définir les paramètres du débat public

Le 2 novembre dernier, le président George W. Bush obtenait un deuxième mandat alors que le parti républicain récoltait de nouveaux sièges au Congrès. La Maison-Blanche a su, durant cette campagne, manipuler la droite religieuse, utiliser la guerre contre le terrorisme et semer le doute sur le sénateur Kerry.

Dès la mise en place de l’administration Bush, Karl Rove, le conseiller politique du président, se donna pour mission d’accroître les appuis électoraux de Bush. Il avisa le président de poursuivre une ligne résolument conservatrice. Selon son analyse, des millions d’électeurs évangéliques ne s’étaient pas donné la peine de voter lors de la précédente élection présidentielle. La clé de la victoire serait acquise si le parti républicain multipliait les actions en faveur de cette droite religieuse. Le financement des initiatives caritatives des Églises était un exemple, parmi d’autres, de la mise en place de cette stratégie de séduction à l’endroit de la droite religieuse.

Une menace externe vint faciliter la tâche de l’administration républicaine. Les attentats du 11 septembre 2001 donnèrent un nouvel élan au gouvernement américain. Le président Bush se sentit investi d’une nouvelle mission : la guerre contre le terrorisme était amorcée. Si le peuple américain se trouva uni dans une douleur commune et une détermination à vaincre un ennemi implacable, le parti républicain n’allait pas hésiter à tirer profit de la lutte engagée. En effet, Karl Rove somma les candidats républicains d’invoquer la guerre dans leurs campagnes respectives.

Malgré l’incompétence flagrante de la diplomatie américaine et les multiples révélations concernant la situation irakienne, l’opposition démocrate n’a pas réussi à formuler une solution de rechange aux politiques du président Bush. Inutile de le rappeler, le sénateur Kerry appuya, à l’origine, l’invasion de l’Irak. Les explications nuancées du candidat démocrate ne pouvaient rivaliser avec la démagogie républicaine. En effet, la vie politique américaine est à l’image de la culture populaire contemporaine : le public ne retient que des messages simples et réducteurs. La nuance, manifestation d’une intelligence fine et incisive, devient synonyme d’opportunisme, de confusion et de mollesse.

De manière générale, les présidentielles prennent le caractère d’un référendum sur la performance du président sortant. Cette fois-ci, les Républicains réussirent à transformer la campagne en un plébiscite sur la personnalité du candidat démocrate. Qualifié de girouette pour ses propos nuancés et ses revirements politiques, le sénateur Kerry devait subir une campagne de dénigrement soutenue qui allait remettre en cause son passé militaire. Décoré à plusieurs reprises lors de son séjour au Vietnam, cet ancien officier de la marine américaine s’était fait connaître au début des années 1970. Porte-parole de Vietnam Veterans against the War, il avait dénoncé l’intervention américaine au Vietnam et rapporté de multiples témoignages des atrocités commises par les unités américaines. Avant les élections, un groupe intitulé Swift Boat Veterans for Truth, un organisme lié au parti républicain et à la famille Bush, remit en cause les décorations de l’ex-lieutenant Kerry et dénonça son action pacifiste. Grâce à une brillante campagne médiatique et à la réaction tardive du principal intéressé, ce groupe réussit à dépeindre le candidat démocrate comme un matamore qui avait trahi les combattants américains.

Finalement, la question gaie vint en aide à la campagne républicaine. Des décisions juridiques et politiques au Massachusetts et en Californie firent du mariage gai une question d’une actualité brûlante. Dans un pays marqué par la pratique religieuse et une conception traditionnelle du mariage, la reconnaissance légale des couples homosexuels facilita la mobilisation de la droite religieuse. Grâce aux efforts des Républicains, la question du mariage gai fut inscrite sur le bulletin de vote de onze États différents. Cette initiative facilita la mobilisation des électeurs républicains : le parti républicain se posa en défenseur des valeurs traditionnelles tandis que les démocrates étaient dépeints comme étant les complices de la décadence.

Au bout du compte, les Républicains démontrèrent un plus grand flair politique que leurs adversaires démocrates. Malheureusement, ce savoir-faire électoral n’est pas synonyme de sagesse individuelle ou collective.

 

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