Relations février 2011

Haïti, le choc de la réalité

Jean-Claude Icart

Diaspora et solidarité

L’auteur est sociologue

La diaspora haÄ©tienne a un rôle important à jouer dans la reconstruction du pays. Ses ressources et sa vigilance sont précieuses.

Le séisme qui a dévasté Haïti a soulevé un élan de solidarité impressionnant à l’échelle mondiale, mais l’onde de choc a été particulièrement ressentie au Canada. « Un tremblement de terre en Haïti, c’est aussi un tremblement de terre au Québec. À Montréal. La communauté haïtienne y est si présente, si omniprésente qu’il est pratiquement impossible de faire trois pas ici, depuis mardi, sans être branché sur le malheur de Port-au-Prince[1] ».

Les dons spontanés aux organismes responsables des secours d’urgence atteignirent des montants record et le gouvernement fédéral dut revoir à la hausse sa contribution annoncée. De nombreux bénévoles de la communauté haïtienne et de la société d’accueil se mobilisèrent pour participer aux opérations sur le terrain. D’autres optèrent pour des initiatives individuelles ou en petits groupes pour essayer de répondre aux besoins des sinistrés. Les maisons de transfert de fonds furent littéralement prises d’assaut et des voix s’élevèrent pour réclamer des assouplissements aux politiques d’immigration afin de faciliter le parrainage de membres de leur famille encore en Haïti.

Un atout incontournable

Georges Anglade, un des fondateurs du Département de géographie de l’UQAM, est l’un des membres les plus connus de la communauté haïtienne de Montréal à avoir péri dans cette catastrophe. L’analyse de l’émigration haïtienne traverse toute son œuvre. En 1983 déjà, il écrivait : « j’ai vu le potentiel de complémentarité d’une diaspora dont les possibles liaisons sont encore à creuser par delà la mobilisation des énormes transferts à des fins productives et de réserves de devises (je continue à plaider pour l’imagination et la créativité nécessaires à l’utilisation intelligente, un jour, du potentiel des compétences de la diaspora) » (Éloge de la pauvreté, Liber, p. 47).

Le début du siècle marquera un tournant important dans sa réflexion : « Je crois que la lecture sociologique dans le futur sera plus pertinente que celle géographique du dernier quart de siècle », déclarait-il dans une entrevue accordée au Nouvelliste, le 7 mars 2002. Ce changement d’approche l’amènera à étudier la diaspora haïtienne en relation avec la pyramide sociale plutôt que par rapport au territoire, et à faire deux grands constats à l’effet que, d’une part, les classes moyennes qui font si cruellement défaut à Haïti existent, mais elles sont dans la diaspora et que, d’autre part, le principe moteur de l’économie nationale est devenu le flux des transferts de cette diaspora. Ces constats le conduiront à la conclusion suivante : « Autant la situation du pays haïtien au sens strict, la Terre-mère des dix millions de personnes sur les 27 700 km2, est celle d’une grande désespérance sans aucune issue raisonnable, autant une Haïti pensée à l’échelle de son nouvel espace dans le monde possède des atouts sérieux » (Terra incognita haïtiana, p. 20).

L’ampleur de la catastrophe du 12 janvier 2010, aussi triste soit-elle, offre une chance exceptionnelle de réunir Haïtiens de l’intérieur et Haïtiens de la diaspora dans une œuvre commune. À l’occasion de la réunion ministérielle en préparation de la Conférence pour la reconstruction d’Haïti qui s’est tenue à Montréal, le 25 janvier 2010, un collectif d’auteurs d’origine haïtienne publiait une lettre ouverte dans Le Devoir, le 30 janvier. On pouvait y lire : « La diaspora est la réserve de la nation blessée. Ses ressources professionnelles et techniques doivent être prises en compte pour la définition de la politique de reconstruction et la mise en œuvre de cette politique. »  

À cette Conférence, le premier ministre d’Haïti, Jean-Max Bellerive, a déclaré considérer la participation de la diaspora comme une de ses priorités. Le mois suivant, il soulignait l’urgence de trouver des passerelles pour intégrer la diaspora au processus de reconstruction. Le ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, Edwin Paraison, a souligné la contribution économique de la diaspora et sa capacité de réagir dans les moments critiques de l’histoire d’Haïti. Il a estimé que le temps était venu pour elle de jouer un rôle dans les processus de prise de décision[2].

Le rôle de la diaspora dans la reconstruction

On peut concevoir le rôle de la diaspora dans la reconstruction d’Haïti en trois volets : un rôle de soutien économique, un rôle de réservoir de ressources humaines, un rôle de vigie.

Le soutien économique. On pense évidemment en premier lieu aux transferts de fonds des membres de la diaspora, évalués à plus de 2 milliards de dollars par an (en comparaison, le Produit national brut était de 11 milliards en 2009). Ces envois permettent à de nombreuses familles haïtiennes de se payer des biens et services de première nécessité. Ils contribuent également à la mise sur pied de petits commerces ou entreprises. Ils ont des retombées importantes sur la circulation de devises et un impact réel sur de nombreux secteurs économiques comme le tourisme, les télécommunications et la construction.

Plusieurs associations du Québec soutiennent des projets collectifs comme l’aide aux villages d’origine ou à des organisations sectorielles (santé, éducation, agriculture…). Depuis 1987, le Regroupement des organismes canado-haïtiens pour le développement (ROCAHD) soutient des projets répondant aux demandes de secteurs défavorisés d’Haïti. Financé principalement par l’ACDI, il s’agit d’une expérience unique parce que la communauté haïtienne d’ici se trouve directement impliquée dans l’aide publique canadienne au développement fournie à son pays d’origine. Cette initiative a servi de modèle à des programmes similaires dans d’autres pays. Cependant, l’ampleur de la catastrophe pose plus que jamais le défi de créer, à partir des transferts d’argent, un levier qui pourrait contribuer à appuyer la refondation nationale.

Réservoir de ressources humaines. Au cours des 40 dernières années, Haïti a perdu une grande partie de ses ressources humaines. Le pays a également perdu de nombreux cadres et enseignants dans le séisme. Peut-on puiser dans la diaspora pour les remplacer, au moins à court terme? Il y a dix ans déjà, une sociologue haïtienne concluait : « à court et moyen terme, Haïti n’a pas d’autre choix que d’avoir recours à ses compétences de l’émigration, à moins de faire appel en grand nombre à des ressources étrangères ». En fait, une nouvelle approche des migrations et de la mobilité des personnes s’impose de plus en plus : on essaie de passer de la « fuite des cerveaux » à la « circulation des cerveaux ».

Par ailleurs, le groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) – fondé à Montréal dès le 20 janvier 2010 – a traité des grands enjeux de la reconstruction nationale avec un accent sur l’éducation lors des deux colloques qu’il a organisés en mars et mai derniers. Il a publié, le 3 novembre, un ouvrage collectif[3] contenant des recommandations adressées aux dirigeants d’Haïti et une vingtaine de projets structurants comme la création d’un Fonds d’investissement et de développement et la mise en œuvre d’un projet GRAHN-UQAM de radio éducative. Aussi, les 22 et 23 mars 2010, une délégation du Québec a participé à un Forum de la diaspora haïtienne à Washington, où un éventail de propositions ont été faites en vue de permettre un recours optimal aux potentialités de la diaspora dans la reconstruction d’Haïti. On retrouve parmi elles la création d’un Corps de service civique, avec une attention particulière aux femmes et aux jeunes de la seconde génération; le recours à différents programmes d’organisations internationales pour faciliter des séjours plus ou moins longs de professionnels haïtiens dans leur pays d’origine; la mobilisation des ressources de la diaspora pour faciliter la collaboration avec les universités étrangères et renforcer le système d’éducation en Haïti.

Plusieurs recommandations adoptées lors de ces rencontres ont déjà été acceptées par les autorités haïtiennes et certaines sont en cours d’exécution. Par exemple, à la demande du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a relancé le programme TOKTEN (Transfert des connaissances par l’intermédiaire des expatriés nationaux) en septembre 2010.

Un rôle de vigie. Dans la lettre publiée dans Le Devoir précédemment citée, un collectif d’auteurs québécois d’origine haïtienne invitait notamment les participants à « éviter que l’aide internationale massive nécessaire à la reconstruction d’Haïti devienne une assistance à la production durable d’assistés dans un État durablement dépendant ». La vigilance de la communauté devra aussi porter sur le suivi des programmes de coopération annoncés par les gouvernements du Canada et du Québec.

On le voit, la communauté haïtienne du Québec s’efforce d’être présente dans les efforts de reconstruction et est bien consciente qu’il s’agit là d’un engagement à long terme.


[1] Marie-Claude Lortie, « La neige a tremblé aussi », La Presse, le 16 janvier 2010.

[2] Allocution de clôture du Forum de la diaspora haïtienne, Washington, siège de l’OÉA, 23 mars 2010.

[3] Construction d’une Haïti nouvelle. Vision et contribution du GRAHN, Montréal, Presses internationales Polytechnique, 2010.

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