Relations novembre-décembre 2019

Ouanessa Younsi

Devenir une saison

L’auteure est écrivaine et psychiatre

J’aimais l’hiver lors des canicules d’été. Je le chérissais de ce désir aiguisé par l’absence, comme éprise d’un homme que je voulais disparu. Je m’asseyais sur le divan du salon, suais à grosses gouttes et plongeais dans des souvenirs de flocons, de glace, de tempête. La vie formait une suite de remémorations enfilées telles des perles sur un collier, et le bijou se brisait, petites billes de mémoire roulant dans la cendre.

Livrée à la chaleur comme à une hyène affamée, je retrouvais le souvenir du chalet que nous avions loué cet hiver-là. Les yeux clos, je revoyais sa structure en bois rond, teint en brun et en rouge. Je revoyais les décorations de Noël, le sapin parsemé de lumières multicolores, le renne en plastique au seuil de la porte et, vers la droite, un écriteau disant Merry Christmas en lettres rouges et dorées – décorations qui restèrent en place jusqu’à la fin février. Des pancartes clouées à des arbres donnant sur la chaussée indiquaient propriété privée, ne pas entrer, les fautifs seront poursuivis au civil ; elles donnaient au chalet l’allure d’une forteresse à protéger d’une impossible intrusion, car la maison – si tant est qu’on puisse appeler ainsi cette cabane en bois – gisait en pleine forêt, sans voisin à des lieues à la ronde ; et s’il passait une voiture, nous nous exclamions d’un ton surpris : « du trafic ! »

Il avait tant neigé qu’un immense glaçage recouvrait le toit. Je me refusai à dormir à l’étage, de crainte que le toit ne s’effondre et ne tue notre fils. À quelques mètres à l’ouest se trouvait un garage aux teintes délavées où s’empilaient pêle-mêle un vieux tracteur, deux tronçonneuses, une poulie rouillée, une remorque – un fouillis que la neige avait presque englouti.

Nous avions loué ce chalet pour l’hiver, car nous détestions la ville. L’hiver nous y paraissait anachronique : le siècle ne pouvait s’accorder avec la saison. Toute cette glace je la chérissais dans le bois ou au cœur d’une canicule. Par sa texture, son immensité, son caractère inéluctable, elle me rappelait la mort. Or, dans la forêt, point de deuil. La neige tressait un tapis blanc sur lequel les animaux dessinaient des traces que nous suivions comme des enquêteurs, des poètes.

J’avais contacté la propriétaire vers la fin de l’automne, tous les autres chalets étaient loués. Je lui avais épelé mon nom, elle devait me rappeler, me rappela et me demanda : « Êtes-vous écrivaine ? » « Oui, et je suis mère ». J’étais en congé de maternité. Tout ce que je créais, tout ce que je devenais, se concentrait dans cet amour-là. J’étais enveloppée de grésil, mais au cœur je brûlais d’un temps incompréhensible.

Nous nous rendions au chalet chaque fin de semaine, pour fuir le bruit de la ville qui nous engloutissait. Le chalet représentait un luxe : choisir l’hiver plutôt que de le subir. Un soir, nous y sommes arrivés plus tard que prévu. Une tempête ramassait tout sur son passage, comme ces tracteurs qui passionnent mon fils. La neige ne se contentait pas de tomber, elle giflait. Notre voiture louée tanguait sur la route. Nous avions emprunté l’autoroute, puis des chemins de bois quasi déserts. Le chalet gisait là, comme un animal.

Mon conjoint descendit les bagages – la chaise Fisher Price de notre fils, le parc, le sac à couches, la valise pleine de pyjamas, de jouets et de livres d’enfants – tandis que mon fils s’éveillait à la vie. Ses joues étaient rougies par la chaleur de l’habitacle, qui contrastait avec le temps froid qui nous blessait dehors. Je me demandai ce qui habitait ses pensées et, s’il formulait des pensées, n’était-ce pas plutôt d’emblée des poèmes ? Je le détachai du siège et le pris dans mes bras. Nous avons secoué nos manteaux avant d’entrer dans le chalet. Le foyer au bois nous regardait. Nous avons ouvert les rideaux, mais l’extérieur restait inaccessible, comme si un second rideau nous voilait les yeux – l’hiver. Nous avons tôt fait d’enfiler nos manteaux pour foncer dans sa blancheur. Nous voulions, comme à chaque hiver, pister les animaux dans la forêt. Notre fils écarquillait les yeux devant les flocons qui tombaient sur la terre. Il gigotait dans le porte-bébé. C’était son premier hiver, c’était, de nouveau, mon premier hiver.

Il avait tant neigé que les traces s’effaçaient. Ne restaient que des souvenirs. Parfois de profonds sillons suggéraient des animaux imposants. Nous rêvions d’orignaux, d’ours. Par le passé nous avions pisté plusieurs pékans, des loutres, des renards, des perdrix, tous les petits rongeurs que le monde a portés, un lynx et un ours.

De l’ours je me souviens : il a laissé ses pas dans mon corps. Je me remémore ma crainte, mes cris – « un ours, un ours ! » – lorsque j’ai distingué ses traces dans la poudreuse, si grandes qu’elles s’apparentaient à celles d’un humain. J’avais déjà aperçu des ours, mais deviner l’ours en début d’hiver, en période habituelle d’hibernation, me remplissait d’une inquiétude que seuls mes souvenirs d’enfance pouvaient aviver. Ma hantise : tomber par mégarde sur sa tanière, éveiller l’ours, m’éveiller moi.

En marchant dans l’hiver, je pensais à tout cela et à beaucoup d’autres choses – à J., devenue déficiente à la suite d’une maladie rare, qui vivait à l’âge de dix-huit ans dans une maison pour personnes âgées ; à ce que nous mangerions ce soir ; au fait que je serais sûrement menstruée demain ; au lait que je sentais couler de mon sein droit. Et je réalisai, là, dans la forêt de Sainte-Émélie-de-l’Énergie, combien tout reste précaire, et que j’écrivais parce que j’oubliais, et que mon fils sentait le sapin sans savoir ce qu’est un sapin, ce qu’est un mot, ce qu’est la chose, et que la joie résidait dans cette neige, dans cet hiver de sa naissance, de ma naissance, et je réalisai que j’aimais l’hiver dès que je pouvais y plonger tout mon être, jusqu’à devenir moi-même glaciel, congère. Je réalisai ce luxe : devenir une saison, une joie.

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