Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Guy Côté

Devenir humains

L’auteur est un théologien engagé parmi les exclus
 
 
Bien des menaces pèsent sur la beauté de notre monde. Des forces de destruction sociale, économique, politique font obstacle à la vie sous toutes ses formes. Si demeurer passif n’est pas une option, comment changer le cours des choses ?
 
Des millions de gens osent une parole et des gestes responsables pour faire la vérité, répandre un peu de bonté, refuser toute violence à l’encontre des humains et de la nature. Que ce soit par la mobilisation citoyenne, des pratiques alternatives, le travail intellectuel, artistique ou journalistique, ils affirment les valeurs démocratiques, défendent les droits, s’acharnent à résoudre des conflits, à promouvoir la convivialité.
 
Des gains réels se font en cours de route. Il y a lieu de les célébrer malgré leurs limites et de saluer la ténacité et la générosité qui les ont rendus possibles. L’histoire démontre cependant qu’après les avancées, des reculs suivront. De nouveaux enjeux relatifs à la justice, à la paix ou à l’écologie ressurgiront inévitablement dans un monde faillible et traversé par des forces contraires. Un renouvellement profond et durable de la société demeure loin de notre portée.
 
Comment devrions-nous alors évaluer la portée de nos luttes et de nos résistances ? Puisque les résultats de nos efforts nous échapperont toujours pour une bonne part, ils ne peuvent définir à eux seuls la mesure de nos succès ou de nos échecs. Qu’est-ce qui transcende toutes les situations de victoire ou de défaite, de gain ou de perte, de bien-être ou de souffrance dans lesquelles nous pouvons nous retrouver ?
 
On peut penser par exemple que la raréfaction des ressources naturelles, l’aggravation de l’écart entre riches et pauvres ou la transformation des sociétés par la mixité culturelle pourraient finir par mettre à rude épreuve notre capacité de vivre ensemble. Il se pourrait alors qu’on tarde à trouver des mesures objectives pour régler efficacement de tels problèmes environnementaux ou sociaux. Comment alors sauvegarder tout de même notre capacité de vivre à l’abri de la haine ou de la peur, demeurer ouverts à la solidarité et à la compassion ? Ne s’agit-il pas de nous demander en toute situation quelle sorte d’humains nous voulons devenir à travers les décisions que nous prendrons, les gestes que nous poserons ou refuserons de consentir ?
 
Pour nous soutenir dans ce chemin, l’écoute intérieure se révèle indispensable. On en trouve des exemples jusque dans des situations extrêmes, comme celle des camps de concentration nazis. Au cœur de cet enfer, une jeune femme de 29 ans, Etty Hillesum, a continué de s’émerveiller de la beauté du monde et de donner sens à sa vie, malgré sa très vive lucidité quant au projet d’extermination des juifs. « Je sais déjà tout. Et pourtant je considère cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. » C’est ce qu’elle répétera a maintes reprises, avec toujours plus de force, jusqu’au dernier moment.
 
Le sens de la vie ne dépendrait donc pas d’un quelconque agencement favorable de la marche du monde. Ni la souffrance, ni la violence, ni l’injustice n’interdiraient d’y avoir accès. Par quels chemins Etty en est-elle arrivée à cette prise de conscience ? Ce sentiment de la vie si fort en elle, « si grand, si serein, si plein de gratitude » est rendu possible par son ancrage dans le « fond commun de toutes les créatures ». « Je me recueille en moi-même. Et ce "moi-même", cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle "Dieu". […] De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute "au-dedans" de moi-même, des autres, de Dieu[1]. » Ce lieu intérieur devient sa « patrie », où qu’elle soit : « En tout lieu de la terre on est chez soi, lorsqu’on porte tout en soi[2] ». Elle y trouve la source de son courage et de sa solidarité avec ses compagnes et compagnons d’infortune.
 
Etty disait qu’elle voulait « sauver Dieu » en elle pour préserver un fonds d’humanité à mettre au service d’un monde ravagé par la guerre. Ce qu’elle espérait réaliser après la guerre n’a pu se concrétiser, puisqu’elle a péri à Auschwitz en 1943. Elle a cependant laissé, avec son journal et ses lettres de prison, une trace fulgurante qui continue de nous éclairer.
 
Une certaine écoute intérieure est également nécessaire pour inspirer le sens du service et du dépassement de soi, pour choisir de mettre au centre de sa vie un engagement à rendre le monde plus habitable. Par-delà les résultats immédiats de leur agir, les femmes et les hommes qui prennent ce chemin font lever sur la terre une humanité lumineuse, porteuse de vie et d’espoir. Ils sont le germe du monde à venir.
 
Il s’agit là d’une démarche proprement spirituelle. Devenir autant que possible silence, accueil, obéissance au souffle de l’Esprit, y compris dans les affaires de la cité. « Boire à son propre puits » (Gustavo Gutiérrez), habiter ce lieu du cœur où se forment les choix décisifs et se tissent les relations avec l’ami ou l’étranger, l’allié ou l’adversaire, le prochain et l’univers. Devant la détresse du monde, l’amour ne suffit pas, mais sans lui, le reste est paille au vent.

 


[1] E. Hillesum, Une vie bouleversée, Paris, Seuil, 1995, p. 207-208.
[2] Ibid. p. 212.

La résistance, impératif de notre temps



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