Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Anne-Marie Claret

Désobéir – Frédéric Gros

Ce livre part d’un constat qui nous interpelle : nous connaissons les raisons pour lesquelles il serait justifié, voire urgent de désobéir (creusement des inégalités, détérioration de l’environnement…), mais cela semble plus simple à dire qu’à faire. En d’autres mots, « pourquoi est-il si facile de se mettre d’accord sur la désespérance de l’ordre actuel et si difficile, pourtant, de lui désobéir » (p. 19) ? Le titre d’un seul mot, présenté en 2 couleurs – Dés en jaune, obéir en blanc – sur la couverture, nous invite à lire simultanément les mots désobéir et obéir car, pour l’auteur, il faut d’abord poser la question de l’obéissance pour bien comprendre les enjeux politiques de la désobéissance et la tension éthique au cœur de l’humain.

L’obéissance est habituellement considérée comme une vertu civique, un vecteur d’humanisation ouvrant la voie à la vie en commun, loin du désordre des pulsions égoïstes. Dans cet essai percutant, Frédéric Gros prend un chemin inverse et place la désobéissance au cœur de l’humanité et de la démocratie. En se référant entre autres aux figures iconiques de la désobéissance que sont Antigone, La Boétie et Thoreau, de même qu’au procès d’Eichmann, ce spécialiste de la pensée de Foucault entend redonner ses lettres de noblesse à la désobéissance, qu’elle soit transgression, résistance, rébellion, dissidence ou désobéissance civile.

Parallèlement, il s’intéresse à ce qu’il appelle une « stylistique de l’obéissance » différenciée selon quatre « foyers de sens » : la soumission, la subordination, le conformisme et le consentement. Distinguons-les sommairement. Devant la puissance de la contrainte, la soumission est le paradigme de l’obéissance passive. À la suite de La Boétie, l’auteur nommera « surobéissance » cette propension à obéir plus que ne l’exige une situation de soumission et « c’est cet excès d’obéissance qui fait tenir le pouvoir politique » (p. 66). Lorsque l’obéissance se fait dans le cadre d’une relation hiérarchique en présence d’une autorité considérée comme légitime, l’auteur parle alors de subordination : c’est l’enfant qui obéit à ses parents ou le Concordia Ordinata de Saint-Augustin, où chacun est à sa place. Passant d’un commandement vertical à un alignement horizontal, le conformisme est une forme plus insidieuse d’obéissance qui produit et qui est le produit de l’habitude. C’est le confort et l’indifférence dans l’anonymat du « On ». Frédéric Gros distingue le conformisme de la tradition ancrée dans les coutumes et les rites (« Ici on fait comme ça »), du conformisme moderne producteur d’individus standardisés, d’automates consommateurs. La dernière forme d’obéissance est plus complexe parce que plus rationnelle. Le consentement revêt une dimension contractuelle et citoyenne qui, en dernière analyse, renoue avec le pacte fondateur permettant de « faire société ». Dès lors, en rappelant l’exigence démocratique de liberté, d’égalité et de solidarité, la désobéissance civile peut être envisagée comme une réactivation du contrat social, une façon de démocratiser la démocratie, trop souvent confinée à des ornières procédurales : « La démocratie, ce n’est pas tant un régime politique parmi d’autres qu’un processus critique qui les traverse tous et les oblige précisément à être “plus démocratiques” » (p. 160).

En définitive, comme le disait Thoreau, la désobéissance s’enracine dans un travail éthique sur soi et c’est donc au devoir envers soi-même qu’en appelle l’auteur. Ce moment éthique ou sursaut de conscience passe par la connaissance de soi, comme l’enseignait jadis Socrate, un soi qui ne désigne pas la quête individualiste d’une singularité, mais plutôt la source d’humanité qui est ouverture et responsabilité devant l’autre. Désobéir, c’est alors obéir à cette part de soi, ce qui faisait dire à Thoreau : « Si je ne suis pas moi, qui le sera ? » Et personne ne pourra désobéir à ma place. Dans le contexte actuel, la synthèse claire, riche et documentée de Frédéric Gros mérite le détour, autant pour enrichir un questionnement éthique et politique que pour stimuler l’engagement citoyen.

 

Désobéir
Frédéric Gros

Paris, Albin Michel, 2017, 268 p.

Les rites au cœur du lien social

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