Relations novembre-décembre 2017

Pour une démondialisation heureuse

Bernard Hudon

Désinvestissement des hydrocarbures : le mouvement se propage

L’auteur, jésuite, est biologiste et collaborateur au Centre justice et foi

Un peu partout sur la planète, on saisit l’urgence de cesser d’investir dans les industries les plus polluantes.

 

Au début du mois de septembre 2017, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) se réunissait à Montréal pour travailler à son sixième rapport, dont la publication est prévue en 2022. Profitant de son passage dans la métropole, des organisations comme Greenpeace, la fondation David Suzuki et Recycle ta Caisse ont tenu, le 8 septembre, une manifestation demandant à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) de retirer tous ses investissements de l’industrie des énergies fossiles. Au moment où un mouvement mondial de désinvestissement dans les hydrocarbures prend de l’ampleur, la CDPQ a augmenté en 2015 et 2016 ses investissements dans ce secteur de centaines de millions de dollars. En 2016, ceux-ci s’élevaient à 16,7 milliards de dollars, représentant 6,2 % du portefeuille global de la Caisse, alors qu’ils en constituaient 4,9 % l’année précédente.

Les manifestants qui se sont rassemblés devant le bureau d’affaires de la CDPQ, à Montréal, refusent que « l’argent des travailleurs et des travailleuses du Québec prévu pour leur retraite serve à une industrie dont les conséquences affectent les conditions de vie des générations futures, et en premier lieu celles de nos enfants et petits-enfants », a affirmé Pierre Prudhomme, du Mouvement des travailleurs chrétiens, qui prenait part à l’événement.

Dans de nombreux pays industrialisés, le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles fait son chemin de manière inéluctable, motivé par les récentes ententes internationales sur le climat, dont l’Accord de Paris conclu en novembre 2015. Déjà, des institutions financières de plusieurs pays ont emboîté le pas au mouvement, dont d’importants fonds de retraite californiens et le plus grand fonds souverain au monde, basé en Norvège.

L’Université Laval est devenue la première université au Canada à prendre la décision d’adhérer à ce mouvement, le 15 février dernier. Des mouvements étudiants en faveur du désinvestissement existent également au sein de l’Université de Montréal, de McGill et de l’Université de Sherbrooke ; la direction de cette dernière est présentement en réflexion sur le sujet. Par ailleurs, Le Devoir rapportait fin août que le Mouvement Desjardins est sous pression de la part de plusieurs Premières Nations afin qu’il retire son financement du projet de pipeline Trans Mountain, de la compagnie Kinder Morgan, en Colombie-Britannique. Auparavant, Desjardins avait annoncé en juillet un moratoire sur de nouveaux investissements dans des projets d’oléoducs, sur lesquels l’institution financière devrait statuer cet automne.

Aux États-Unis, plusieurs universités ont déjà fait le choix du désinvestissement des énergies fossiles et l’idée chemine dans le monde chrétien. De notre côté de la frontière, les jésuites du Canada anglais ont à leur tour annoncé, en octobre 2016, qu’ils sortiront d’ici cinq ans de leur portefeuille leurs avoirs dans le secteur des énergies fossiles. Cette politique vaudra pour la nouvelle province qui sera créée en juillet 2018 et qui réunira l’actuelle province du Canada anglais et celle du Canada français et d’Haïti. Depuis, les jésuites italiens et australiens ont fait de même, stimulés par l’encyclique écologique Laudato si’ du pape François.

L’humanité fait face à un défi majeur. Plusieurs, dont le pape François, critiquent les tergiversations des États. Globalement, les sociétés constatent le problème mais ne veulent pas encore changer le système économique. Ici, au Canada, le gouvernement Trudeau continue de vouloir développer des infrastructures de production et de transport d’hydrocarbures pour encourager l’industrie albertaine du pétrole, alors que les impératifs liés aux changements climatiques exigent de laisser cette ressource sous terre si on souhaite limiter la hausse de la température du globe à 2 °C. La nécessaire transition énergétique exige de développer rapidement des sources d’énergie renouvelables. Déjà, certains villages allemands et l’État du Vatican ont un bilan énergétique positif, c’est-à-dire qu’ils produisent, à partir de sources renouvelables, plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Les panneaux solaires, par exemple, sont de plus en plus rentables.

En ce sens, la campagne de désinvestissement contribue à la prise de conscience de l’urgence d’agir. La Grande-Bretagne a annoncé l’été dernier qu’elle interdira les voitures à essence ou à diesel d’ici 2040. En effet, le prix des batteries aux ions de lithium a connu des baisses allant jusqu’à 73 % depuis 2010 et on prévoit que cette tendance se maintiendra dans les deux prochaines décennies, de sorte que les véhicules électriques pourraient se vendre au même prix que les véhicules à combustibles fossiles d’ici 2025, et à prix inférieur par la suite. Enfin, notons que le jour même de la manifestation du 8 septembre dernier, à Montréal, Michael Sabia, président de la Caisse de dépôt et placement, a affirmé qu’il n’écartait pas la possibilité d’un moratoire sur les investissements dans l’industrie pétrolière. Est-ce le début d’une prise de conscience ? C’est à suivre.



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Share via
Send this to a friend