Relations janvier-février 2015

Contrôle social 2.0

Suzanne Jacob

Désactiver la servitude volontaire

L’auteure est écrivaine

Notre apprentissage précoce de la servitude et la transparence obligée n’éteignent pas en nous le scintillement des différences, terreau de ce qui sauve.

Nous avons tous en partage l’expérience initiale d’une dépendance absolue due à notre naissance biologiquement prématurée. Nous partageons tous cette expérience d’une servitude de fait à laquelle nous avons été soumise, enfant, et à laquelle nous avons peu à peu collaboré de sorte qu’elle a fini par nous paraître volontaire. Cependant, cette matrice d’une obéissance essentielle à notre survie s’est enfouie dans une zone d’Alzheimer précoce qui nous en interdit le souvenir. Elle est pourtant bien à l’origine de nos difficultés à départager, au cœur de l’action, les motifs qui reconduisent l’assujettissement de ceux qui nous en émancipent.
 
En 1966, j’ai travaillé comme gouvernante d’enfants dans une vaste maison entièrement mise sous écoute. Le poste principal était situé dans la chambre des maîtres. Si j’autorisais, par exemple, Michaël à ne pas finir ses épinards, la voix de la mère intervenait immédiatement d’un interphone branché sur haut-parleur pour ordonner à Michaël de vider son assiette. Suivait une explication qui m’était destinée, qui m’enjoignait à respecter le fait que les menus des enfants avaient été établis par une nutritionniste et que mon rôle était de les appliquer à la lettre. La mère manifestait plus nettement son irritation aux heures des séries américaines qu’elle suivait scrupuleusement, comme si elles avaient été conçues par des nutritionnistes.
 
Désormais, plusieurs enfants vivent non seulement sous écoute, mais filmés et sous monitorage, comme les grands malades; ils vivent quotidiennement comme s’ils étaient à l’article de la mort, et leur enfance ressemble à une autopsie in progress. Ils sont soumis sans relâche à la persécution interprétative qui recueille le moindre rot, la moindre toux, la moindre gouache comme autant de symptômes. Plus ces enfants gagnent en autonomie, plus on les équipe de casques et d’instruments de surveillance. Pendant les vacances de 1990, j’ai reçu une petite fille de neuf ans, Anne-Lise, pour un bref séjour à Montréal. Elle prenait son poids tous les matins et le notait sur une feuille quadrillée. Avant chaque repas, elle avalait consciencieusement les ampoules destinées à contrôler son poids. Quand j’ai fini par émettre un doute au sujet de ce rituel, Anne-Lise m’a fusillée du regard : « Mon poids doit être contrôlé, c’est la science qui l’exige parce qu’elle m’aime. »
 
Voilà un exemple concret, éclairant je l’espère, de ce que signifie « se réapproprier la domination », dans la proposition suivante de l’ethnologue Gérard Althabe : « La domination se reproduit parce que les gens se réapproprient les dominations. » C’est ainsi que la servitude devient « volontaire ». Et qui sont donc « les gens », sinon chacun de nous ? On dit « les gens » comme s’ils n’étaient personne, parce que les personnes se laissent engloutir en tant que « les gens » dans les données statistiques, et il faut voir l’empressement des personnes à s’engloutir elles-mêmes dans des statistiques qui les priveront au final de cette différence qui peut les rendre uniques à leurs propres yeux, cette différence qui serait restée un atout et un pouvoir si on avait résisté à son annihilation au sein des statistiques. N’avoir rien à cacher devient dès lors une opération de survie impérative pour tout enfant saisi par l’intuition que tout ce qui, de lui, aurait tendance à se dissimuler sera repéré comme symptôme et aura pour destin d’être éradiqué.
 
Je ne vois pas, face à l’inquisition monitorée conduite sur les corps et les neurones, d’autres choix pour la mémoire que d’enfouir dans la zone « Alzheimer-précoce » tout ce qui aurait pu, dans un autre temps, être considéré comme des « données personnelles » ou comme une « vie privée ». Tous ces mouvements alternés d’adhésion et de révolte qui mènent à l’autonomie auront désormais intérêt à être effacés de la conscience, de manière à éviter qu’on soit surpris à afficher une différence symptomatique d’un virus apocalyptique susceptible de détruire les réseaux communautaires et les plateformes collaboratives.
 
*
 
Six heures trente, samedi matin. Assise sur un banc public, j’attends que le dépanneur ait fini d’assembler les journaux, qu’il ait ouvert sa caisse, les lumières et le terminal de Loto-Québec.
 
Un client survient qui entre en coup de vent dans la boutique. Il achète son Devoir. Il sort de la boutique avec une phrase en suspens dans la bouche. Il m’aperçoit, il me salue, il me demande si le dépanneur comprend le français. Je lui réponds que le Chinois fait tout son possible pour bien mener sa barque. Le mot « barque » déclenche dans la mémoire de l’homme le souvenir de sa Gaspésie natale. Dix-septième enfant de sa mère, il était si petit, à la naissance, qu’on l’a mis dans le four, faute d’avoir une couveuse. Quand le médecin et le prêtre sont arrivés, ils ont cru que l’enfant n’allait pas survivre. Mais il a survécu, avec les conséquences qu’il était souvent désorienté, qu’il a traversé de dures périodes d’alcoolisme dont il ignore toujours si elles étaient dues au séjour dans la couveuse improvisée ou à l’éducation religieuse reliée à la sexualité comme partout au monde, religion et sexe, sexe et religion ont mené à l’alcoolisme ou à la décapitation, me dit l’homme, mais peut-être s’agissait-il plutôt de sa propre hérédité génétique? Souvent les causes s’emmêlent, m’explique l’homme – un homme dans la soixantaine, bien mis, agréable à regarder et à entendre –, et les causes, on vous en apporte toujours une nouvelle à méditer, voyez-vous, et ce n’est pas cette méditation-là, d’une nouvelle cause, qui vous sort de l’alcoolisme qui est une servitude, vous savez, comme le tabagisme est une servitude, comme l’amour et la haine sont des servitudes, et ainsi de suite. Qu’on est tous incroyablement différents les uns des autres, c’est ce que je voulais dire tout à l’heure au Chinois parce qu’il est Chinois et que je suis Québécois, et voilà une différence incroyable qui pourtant s’efface à la vitesse du soleil qui se lève pour faire place à une autre différence, et toutes ces différences ne finissent-elles pas par être inutiles du fait qu’elles ne cessent de surgir tout en s’effaçant? Je ne sais pas, moi, ce que vous en pensez, vous, mais c’est le surgissement et l’évanouissement des différences qui m’ont sauvé. Les différences sont des étoiles. Elles continuent de briller en plein jour même si vous ne les voyez pas parce que la lumière du soleil paraît les éteindre. Sans le clignotement des différences, je n’aurais jamais trouvé l’issue de l’alcool. L’erreur, c’est toujours de penser que les êtres humains sont tous les mêmes. Pas du tout. Ils sont des semblables différents. Ils ne sont pas des mêmes. Il faut aimer son prochain comme son semblable différent. Jamais comme son même pareil. Quand j’ai compris que j’avais été trop aimé comme un même et pas souvent comme un semblable, il était trop tard, mais ce n’est jamais une raison pour abandonner la partie, vous savez, puisque personne ne sait vraiment de quelle partie il s’agit exactement, la vie vous est donnée sans mode d’emploi, et le rôle que vous devrez jouer dans la pièce, c’est à vous de l’inventer.
 
Le Chinois avait allumé la boutique, le terminal de Loto-Québec avait éjecté le long ruban de papier annonçant le prochain gros lot, les journaux étaient assemblés, j’ai pris congé de mon interlocuteur en le remerciant de m’avoir rappelé que les étoiles continuent de scintiller sous le soleil aveuglant de la transparence obligée.
 
Quelques semaines plus tard, j’ai eu l’occasion de voir le documentaire Citizenfour de Laura Poitras à l’Ex-Centris. Un jeune homme de 29 ans, Edward Snowden, ayant connu la même « servitude » initiale qui marque nos premières années sur cette planète et reconnu sa répétition à l’âge adulte, y fait le choix libre, conscient, pesé, mesuré, de rompre avec cette servitude pour nous convier à prendre conscience que la fin de la vie privée correspond à la fin de la liberté. Un journaliste, Glenn Greenwald, qui a aussi connu la servitude initiale comme vous et moi, s’engage à la suite de Snowden, comme le font d’autres journalistes, puis des avocats. Tous ces « gens » ont dû lutter pour choisir la liberté de la pensée, de la solidarité, du contrat citoyen, et ils l’ont fait, nous montrant alors l’issue de l’interminable autopsie à laquelle nous acceptons de nous soumettre. Le Gaspésien avait bien raison. Les singularités sont des étoiles qui peuvent et parviennent à nous guider.

Contrôle social 2.0

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